L’esprit de la ruche, objet âpre et contemplatif de Victor Erice, appartient à cette catégorie de films rarissimes qui se sont risqués à une représentation littérale et sensible des peurs enfantines. Il est d’autant plus remarquable qu’il a révélé un cinéaste très doué et été réalisé en 1973, juste avant la mort de Franco (l’allusion n’est pas anodine). A l’époque, le film a connu un vif succès critique et public qui l’a immédiatement propulsé comme un classique du cinéma espagnol. A raison: c’est une merveille lumineuse sur l’obscurité de la vie.
"La scène où la petite fille rencontre Frankenstein seule dans les bois est inoubliable."
Contrairement à certaines fictions mésestimées qui connaissent une reconnaissance tardive,
L’esprit de la ruche a été adulé très tôt puis progressivement oublié du grand public sauf par ceux qui lui vouent un culte éternel. C’est un cas singulier de cinéma exigeant qui réussit à être populaire. Aujourd’hui, on peut être choqué du manque de reconnaissance qu’il reçoit alors qu’il inspire précisément tous les cinéastes censés traiter de l’enfance à hauteur d’adulte sur lesquels il est de bon ton de s’ébaubir (Guillermo Del Toro en premier, pour le recours au fantastique américain afin de traiter sans complexe de la grande histoire espagnole, dans
L’échine du diable et prochainement
Le Labyrinthe de Pan). Dernièrement,
L'esprit de la ruche a constitué une influence importante pour la réalisatrice Lucile Hadzihalilovic et
Innocence. Tout se trouvait déjà dans ces bobines ibériques: l’action se déroule dans les années 40 dans un petit village paumé du plateau castillan. Evénement : le film
Frankenstein (1931) de James Whale, est présenté aux spectateurs les plus téméraires. Parmi eux, la jeune Ana, bout de chou aux yeux impressionnables (Ana Torrent, seulement âgée de sept ans, que l’on reverra chez Saura et bien plus tard dans
Thesis, d’Alejandro Amenabar autre opus sur le pouvoir – cette fois, délétère – des images) qui ne comprend pas bien ses sentiments troubles à l’égard du monstre dans le film et qui s’identifie à l’enfant. Le soir venu, elle en reparle avec sa sœur et s’amuse à se faire peur mais les visions continuent d'hanter durablement. Autour d’elles, les effigies de Franco ou du Christ sont sur les murs et les habitants se sont repliés sur eux-mêmes: leur père s’occupe de ses abeilles, fasciné par leur organisation sociale; leur mère entretient une vaine correspondance avec quelque mystérieux exilé. Dans les couloirs de la maison, les portes s’ouvrent inlassablement sur d’autres portes. Les fantômes du passé demeurent, éternels.

Ce film, qui a échappé de justesse à la censure Franquiste, celle-là même qui lorsqu’elle a cessé de nuire à la liberté des auteurs n'a pu empêcher l'émergence de cinéastes issus de la Movida comme Pédro Almodovar et plus tard Bigas Luna et Agustin Villaronga, impressionne non seulement par son acuité psychologique mais également pour ses qualités plastiques, ses cadrages nets, son atmosphère torve et intrigante, son personnage principal perdu dans une réalité qui n’est pas celle des autres. Son réalisateur, Victor Erice, est une discrète exception: il a commencé le cinéma en l’étudiant à l’école de Madrid en 1963 et poursuivi son analyse en rédigeant des critiques dans divers journaux. Il met en scène son premier essai en 1969 (
Les défis, film à sketches qu’il co-réalise avec José Luis Egea et Claudio Guerín) et signe son premier long avec
L’esprit de la ruche.
En prenant pour héroïne une fillette fascinée par les mystères du cinéma et par extension ceux, pas toujours heureux, de la vie, le réalisateur autopsie un paradis vert de l’enfance rongé par l’ennui qui ressemble étrangement à celui qu’on a tous vécus. L’action se déroule pendant l’été où le désoeuvrement justifie les longs plans fixes où a priori rien ne se passe. La réussite du film, construit selon son auteur à partir d'un photogramme du film
Frankenstein, tient essentiellement à l’identification avec le spectateur, notamment dans ses parenthèses silencieuses, et à la sensorialité des plans qui en s’attardant sur des espaces immenses ou en fonctionnant avec des jeux sur la lumière et l’ombre (belle illustration des ambivalences de la vie) donnent l’impression de redécouvrir le monde comme si c’était la première fois.

En contrepoids au merveilleux de l’enfance, une sensation de malaise doucereux et persistant: le cinéaste livre une parabole politique sur une guerre civile qui a figé le pays pendant quarante ans et ausculte avec sécheresse le monde des adultes, gangrené par le secret du mensonge et les blessures assassines. Lorsqu’Ana rencontre un soldat fugitif à qui elle refait le lacet, elle esquisse un sourire pour neutraliser celui censé incarner le mal et se sent irrésistiblement attiré par l’homme parce qu’il ressemble à Frankenstein. Son humanité débarrassée de toute opinion politique et de tout préjugé hâtif prend le dessus même si son innocence va en prendre un coup. Le film peut également se voir comme une célébration du cinéma sur l’horreur du quotidien et l’hypocrisie du monde adulte incarnés par quelques «républicains marginalisés». La scène quasi-onirique où la petite fille rencontre Frankenstein seule dans les bois est inoubliable. Après cette performance qui réinvente le réalisme fantastique, Carlos Saura a été tenté de prendre la jeune actrice pour incarner une autre enfant taraudé par les problèmes familiaux et l’ennui de l’enfance dans son très intéressant
Cria Guervos où la fillette passe en boucle l’inénarrable
Porque te vas, de Jeannette (oui, c'était elle). Depuis, Victor Erice n’a fait que deux films (
Le sud et
Le songe de la lumière) mais il a commencé avec un coup de maître indispensable. C'est toujours mieux que faire plein de films dont aucun ne marquera l'histoire...
Le coin du cinéphile : la petite boutique des horreurs de Romain Le Vern Donnie Darko (Richard Kelly) Schizophrenia (Gerald Kargl) Ne vous retournez pas (Nicolas Roeg) & Le cercle infernal (Richard Loncraine) L'échelle de Jacob (Adrian Lyne) Epidemic (Lars Von Trier) Cruising (William Friedkin) Croix de fer (Sam Peckinpah) La clepsydre (Wojciech Has) Moi Zombie, chronique d'une douleur (Andrew Parkinson) Dellamorte Dellamore (Michele Soavi) Braindead (Peter Jackson) Carnival of Souls (Herk Harvey) Ebola Syndrom (Herman Yau Lai-to) A snake of June & Vital (Shinya Tsukamoto) Tras el Crystal (Agustin Villaronga) Cannibal Holocaust (Ruggero Deodato) La double vie de Véronique (Kieslowski) The Baby (Ted Post) Poison (Todd Haynes) L'île (Kim Ki-Duk) Subconscious Cruelty (Karim Hussain) Le baiser de la femme-araignée (Hector Babenco) Zombie (George Romero) Le quatrième homme (Paul Verhoeven) Les jours et les nuits de China Blue (Ken Russell) Defiance of Good (Armand Weston) Maîtresse (Barbet Schroeder) Les chevaux de feu (Serguei Paradjanov) La grande bouffe (Marco Ferreri) Contes immoraux & La bête (Walerian Borowczyk) Dans ma peau (Marina de Van) Bad Boy Bubby (Rolf de Heer) Requiem pour un massacre - Come and see (Elem Klimov) I Want You (Michael Winterbottom) Miracle Mile (Steve de Jarnatt) Kissed (Lynne Stopkewich) Un chant d'amour (Jean Genet) The Baby of Mâcon (Peter Greenaway) Santa Sangre (Alejandro Jodorowsky) Possession (Andrzej Zulawski) Les Révoltés de l'an 2000 (Chicho Ibanez-Serrador) Mulholland Drive (David Lynch) Pig (Rozz Williams & Nico B.) Hustler White (Bruce La Bruce) Hardcore (Paul Schrader) Gummo (Harmony Korine) Seconds (John Frankenheimer) Mais ne nous délivrez pas du mal (Joel Séria) Les prédateurs (Tony Scott) Les nains aussi ont commencé petits (Werner Herzog) Maladolescenza (Pier Giuseppe Murgia) La clé (Tinto Brass) Le sexe noir / Café Flesh (Joe d'amato & Stephen Sayadian) Les fruits de la passion (Shuji Terayama) Frankenhooker & Brain Damage (Frank Henenlotter) Crash (David Cronenberg) Léolo (Jean-Claude Lauzon) J'irai comme un cheval fou (Fernando Arrabal) L'Autre (Robert Mulligan) & Chaque soir à neuf heures (Jack Clayton) Kamikaze Taxi (Masato Harada) Hardware (Richard Stanley) L'esprit de la ruche (Victor Erice)