Par - publié le 15 avril 2008 à 08h05 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 14h14 - 1 commentaire(s)
Pas étonnant que Florent Emilio Siri ait choisi ce film plutôt méconnu pour son Coin du Cinéphile. On cite souvent Platoon, d'Oliver Stone et Voyage au bout de l’enfer, de Michael Cimino comme principales influences pour L’ennemi Intime. En réalité, il a pioché des astuces narratives et formelles dans différentes fictions qu’il a admirées par le passé et continue d’admirer aujourd’hui. En tête de liste, on peut trouver La colline des hommes perdus, film en noir et blanc réalisé par l’inclassable Sidney Lumet. Intéressé par la question de la subjectivité et de la représentation de l’angoisse intérieure dans des contextes extrêmes, Siri s’est sans doute souvenu de la vision à travers un masque à gaz pour Nid de guêpes et, dans le cadre de L’ennemi intime, de l’impact de la guerre sur des esprits fragilisés.


"Un grand film humaniste sur un camp de prisonniers où les mecs perdent progressivement les pédales. La mise en scène est géniale dans son utilisation de courtes focales alliée à la caméra à l’épaule, choses qu’on ne faisait pas à l’époque. L’impression d’être là est telle que tu brûles avec eux à chaque fois qu’ils montent cette colline (Florent Emilio Siri)."

L’intrigue de La colline des hommes perdus se déroule pendant la Seconde Guerre mondiale, dans un camp militaire anglais perdu au fin fond de la Libye. Le sergent-major Wilson (Harry Andrews, trogne patibulaire) accueille cinq prisonniers: Joe Roberts (Sean Connery) qui a désobéi à un ordre inique; Jacko King (Ossie Davis) un soldat noir qui a volé trois bouteilles de whisky; George Stevens (Alfred Lynch) qui a essayé de déserter pour rejoindre sa femme; Monty Bartlett (Roy Kinnear) qui a cherché à faire du marché noir et Jock McGrath (Jack Watson) tenté de se battre, éméché. Le chef Williams (Ian Hendry, effroyable) est nommé comme subordonné pour les éduquer comme de vrais soldats. La principale activité consiste à gravir et descendre une colline, sous le soleil exactement. C’est le début de l’enfer.


Ce n’est pas une nouveauté pour Sidney Lumet: le canevas originel est tiré d’une pièce de théâtre qu’il a voulue transposer en usant des artifices cinématographiques sans en abuser. On a déjà vu ça dans 12 hommes en colère, Equus ou même Vu du pont. Dans La colline des hommes perdus, la forme est la meilleure amie du fond. La théâtralité se ressent au niveau des dialogues parfois un peu trop écrits mais toujours pertinents pour décrire la rudesse des événements. Avec la même rigueur, en châtiant les débordements poseurs, chaque mouvement de caméra (travellings latéraux ou à 380°, plan-séquence) ou dispositif (utilisation variable du grand angle, de plans rapprochés, caméra à l'épaule) est justifié par les situations. Pour une fois, le titre français est adéquat pour décrire l’enjeu dramatique: La colline des hommes perdus (The Hill, en anglais) appuie le pessimisme inhérent au cinéma de Lumet et décrit le parcours de ces prisonniers mis plus bas que terre qui doivent gravir une dune de sable, sise au milieu des geôles, sous une chaleur de plomb. En somme, il résume le sort inexorable d’hommes qui d’un côté comme de l’autre sont voués à la destruction physique et à une culpabilité morale poisseuse. A travers la forme du huis clos, chère au drame carcéral, il résulte une métaphore édifiante sur la guerre où les clans ennemis s’affrontent dans une boucherie finalement vaine. Incidemment, le résultat est plus perspicace et intuitif qu’un banal film de guerre respectant poliment des conventions immuables et ressassant des formules convenues.


Kubrick l’a certainement visionné pour Full Metal Jacket, notamment pour peaufiner le sergent Hartman (Lee Ermey) qui soumet ses ouailles à un entraînement impossible. Le concept des hommes qui doivent monter et descendre une colline renvoie au mythe de Sisyphe, utilisé pour symboliser l’absurdité de l’existence. Lumet illustre la guerre psychologique entre des personnages opposés dans un espace confiné. Au-delà du pamphlet antimilitariste où le cinéaste en profite pour stigmatiser l’armée et les dégâts qui en découlent, le film doit également beaucoup de son intensité à l’interprétation de ses comédiens. Les cinq hommes perdus de la colline correspondent à des archétypes. Contre eux, il y a un impérial méchant de cinéma qui utilise les atouts et les faiblesses des uns et des autres pour les rabaisser continuellement. Le manichéisme de base est évité grâce au personnage de Charlie Harris (Ian Bannen, acteur qui donne la réplique à Sean Connery dans The Offence de… Sidney Lumet), témoin des brimades sans les cautionner, qui nuance le point de vue sur l’armée. Le vrai sujet, c’est l’abus de pouvoir mû par le sadisme et prétendument légitimé pour réprimer la violence.



C’est la première fois que Connery travaille avec Lumet et cette collaboration a été gagnante puisqu’ils ont retravaillé quatre fois par la suite. La colline des hommes perdus est un antidote aux lieux communs. Sean Connery n’a pas attendu pour camper des rôles plus complexes que celui, séducteur et frivole, de James Bond; et cette fidélité à Lumet s’explique par ce contre-emploi marquant. Aujourd’hui encore, le personnage robuste de Joe Roberts demeure comme l’un de ses rôles les plus durs. Le film se distingue également par ce qui est l’une des grandes qualités du cinéma de Lumet (en cela, il en est l’un des paragons): les parti-pris de mise en scène faussement classiques et véritablement audacieux, hérités du cinéma expérimental. Comme ce refus manifeste d’utiliser une bande-son hypertrophiée d’un bout à l’autre, même pendant les génériques. La réussite est à l’image de la mise en scène, sobre et oppressante, qui préfère le vérisme et la crudité nue à toute ostentation clinquante. Et comme toujours avec Lumet, le film se termine très mal. Preuve que si, entre cette Colline des hommes perdus et 7h58 ce samedi-là, il a fréquenté différents registres, son regard peu clément sur la nature humaine n’a jamais changé.

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