Par - publié le 15 mai 2007 à 00h00 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h38 - 0 commentaire(s)
Eloy de la Iglesia n’a rien à voir avec le Alex du même nom. Réalisateur de films provocants et frondeurs qui ne ressemblent qu’à leur auteur, il a signé avec La Créature, une parabole politique teintée de fantastique où une femme noue une liaison zoophile avec un berger-allemand. L’un des meilleurs films du cinéaste espagnol qui nous a quittés l’an passé. Dans le silence radio des médias, bien entendu.

"En triturant la méta et le physique, le vice et la vertu, le sacré et le mysticisme, De la Iglesia propose un film totalement Pasolinien voire Buñuelien qui échappe au raisonnement logique et tourne en dérision la religiosité précieuse d’un mari lâche."


Eloy de la Iglesia


Depuis toujours, Eloy de La Iglesia aime l’ambiguïté sexuelle, sonder la féminité des hommes, filmer les atermoiements de personnages meurtris. Dans La créature, film éminemment féminin dans lequel il ausculte les battements de cœur d’une demoiselle confrontée à sa marginalité, il pousse loin la provocation et creuse profond les blessures d’un pays politiquement contrarié. Avec Bigas Luna (dont nous parlerons la semaine prochaine avec le cochon Jambon Jambon) et Pédro Almodovar (cinéaste qui a attiré l’attention internationale au détriment des artistes plus confidentiels), Eloy de La Iglesia appartient à ces cinéastes de la Movida qui grâce à la transition démocratique espagnole ont eu le bon goût de révéler ce qui se tramait dans leur tête d’artistes féconds. Chez lui, les thèmes de prédilection seront l’homosexualité (Los placeres occultos, en 76; El diputado, en 78; Navajeros, en 80) et la drogue (El Pico 1 & 2, aka en français L’enfer de la drogue 1 & 2). Entre ces slaloms vertigineux, il y a le choc inclassable de Cannibal Man (titre trompeur puisqu’il n’est nullement question d’anthropophagie), qui narre l’itinéraire d’un boucher tueur en série et porte à la manière des grands films contestataires des années 70 façon La grande bouffe un regard acerbe sur la société de consommation avec une froideur qui glace le sang et préfigure le beau travail de Michael Haneke sur la déréalisation de la violence.



Mais, avant de revenir sur le formidable Cannibal Man, focalisons-nous sur La Créature, où les images plus soft n’en trahissent pas moins puissamment les horreurs tapies. Christina tente d’avoir un enfant depuis trois ans. Un jour, elle voit son désir exaucé. Problème: alors qu’elle patientait sagement dans une station essence, elle tombe sur un berger-allemand qui l'agresse et provoque une fausse couche. Triste, Christina, encore sous le choc, ne pourra plus jamais avoir d’enfant. Pendant que son mari continue de pactiser avec le parti républicain, elle cherche à surmonter son trauma toute seule, en tissant une relation étrange avec un berger-allemand étrangement similaire à celui qui l'avait heurtée. Syndrome de Stockholm? Choc émotionnel? Basculement vers la folie? Remise en question existentielle? Hasard ou coïncidence? Question de sexe et de Dieu? Avec La créature, Eloy de la Iglesia ose une sorte de défi: traiter de la zoophilie sans tomber dans le racolage. Mieux, donner une résonance et une profondeur inédites et construire une fable féroce sur la monstruosité (répond-elle aux lois des apparences? Quel est le sens du mot «monstre»?). Alors que dans d’autres mains, une histoire de ce calibre aurait été synonyme de concentré putassier hardcore avec de l’érotisme touche-pipi à la manière d’un Walerian Borowczyk qui se serait mal réveillé, il n’en est heureusement rien. Because le cinéaste a déjà dépassé depuis belle lurette les bornes de la transgression incorrecte et qu’il peut se targuer d’avoir déjà tout monter comme il fallait dans ses précédents opus explicites (Cannibal Man).


Dans La créature, le réalisateur semble comprendre que par des moyens moins voyants comme la psychologie, l’ellipse ou le simple montage, il est possible de narrer les pires atrocités en distillant un malaise profond et tenace sans avoir recours à la simple force des images. En somme, il préfère sur ce coup la suggestion ambiguë à la provocation brute de décoffrage, l’installation d’un malaise progressif au vernis spectaculaire. Le changement de style est certainement provoqué par le fait que De la Iglesia n’a pas, pour une des rares fois de sa carrière, participé à l’écriture du scénario. Si l’héroïne déboussolée noue un lien érotico-ambigu avec un berger-allemand, c’est peut-être pour tuer la haine qu’elle a en elle et neutraliser un mystérieux mal. Elle pousse l’expérience tellement loin que cela débouche sur une histoire d’amour que nous ne pouvons pas comprendre. De la Iglesia désamorce la dimension malsaine pour privilégier une dérive grotesque et pathologique. Ce qui retient l’attention, c’est cette incapacité à retranscrire des sentiments équivoques et surtout ce long voyage vers la monstruosité, sa découverte, sa reconnaissance. Pas étonnant par exemple que son mari soit un éminent présentateur de télévision magouilleur qui se rapproche doucement mais sûrement vers le parti conservateur: sous la provocation de surface, il y a une vraie charge politique qui, en revanche, paraît moins originale et plus clichée.



Le fantastique s’infiltre silencieusement dans le canevas d’origine, allant jusqu’à contaminer la femme qui tombe enceinte du chien. On pénètre alors en pleine absurdité avec en prime une conclusion pirouette digne du Polanski de Rosemary’s baby. A quoi ressemblera l’enfant niché dans son ventre? Peut-être à la créature du titre qui est à la fois l’enfant et l’animal, symboles d’innocence dans le monde putride des adultes. La créature, c’est aussi celle qui permettra la renaissance d’une femme de nouveau enceinte satisfaite par un chien et non par son mari impuissant. En triturant la méta et le physique, le vice et la vertu, le sacré et le mysticisme, De la Iglesia propose un film totalement Pasolinien voire Buñuelien qui échappe au raisonnement logique et tourne en dérision la religiosité précieuse d’un mari lâche. Dieu serait donc ailleurs. Du côté des atypiques. Du côté de ceux qui bafouent les lois morales de la société. Résultat: on n’aurait pas cru que la zoophilie causerait autant de thématiques sérieuses, provoquerait de telles interrogations et prolongerait une réflexion sur la croyance et la foi obsessionnelles chez De la Iglesia. On en sort un rien troublés. En appelant une suite – horrifique – qui ne verra point le jour et se construira dans nos esprits confus.



Après seize ans d’absence, sans doute endeuillé par le décès de l’ange José Luis Manzano, muse du réalisateur et symbole d’une jeunesse espagnole enragée mort d’une overdose en 92, Eloy de la Iglesia est revenu avec un dernier long métrage baptisé Les amants bulgares (uniquement visible en dvd) où la passion de faire du cinéma semblait morte. Dans cette ultime fiction en apparence très frivole, un quadra de bonne famille tombe amoureux d’un bulgare sculptural. Il est intéressant de constater que ce dernier long opère la même progression que La créature en démarrant très mal (la pochade gay avec clichés et humour ras le plancher) avant de révéler des atouts dramatiques au gré de ses bobines même si, certes, quelques idiosyncrasies parlent à un public exclusif et ciblé. Quoiqu’il en soit, tous les marginaux s’y retrouveront. Comme toujours, chez lui. Loin des normes et du regard des autres, De la Iglesia a finalement construit une filmographie cohérente, en adéquation avec les idées d’un auteur qui n’a jamais triché avec ses désirs ni même avec ses sentiments. So long.

Le coin du cinéphile : la petite boutique des horreurs de Romain Le Vern



  • Bilan coin du cinéphile 2005-2006
  • Hallucinations of a deranged mind (José Mojica Marins)
  • Faust (Jan Svankmajer)
  • Abattoir 5 (George Roy Hill)
  • Amateur (Hal Hartley)
  • Venus in Furs (Victor Nieuwenhuijs et Maart Je Seyferth)
  • Tenderness of Wolves (Ulli Lommel)
  • Eating Raoul (Paul Bartel)
  • L'enfant-miroir (Philip Ridley)
  • L'écureuil rouge (Julio Medem)
  • Begotten (Elias Merhige)
  • Des anges et des insectes
  • L'homme à la caméra (Dziga Vertov)
  • Scorpio Rising (Kenneth Anger)
  • Dans les ténèbres (Pédro Almodovar)
  • The Doom Generation & Nowhere (Gregg Araki)
  • Gods and Monsters (Bill Condon)
  • Cérémonie secrète (Joseph Losey)
  • La traque (Serge Leroy)
  • Fantasmes (Jang Sun-woo)
  • Singapore Sling (Nikos Nikolaidis)
  • La Créature (Eloy de la Iglesia)
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