Par - publié le 24 juin 2008 à 06h01 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 15h44 - 1 commentaire(s)
C’est en apprenant le maniement de l’épée à Laurence Olivier que Cornel Wilde est entré dans le monde du cinéma. Tout d’abord, comme acteur chez Cecil B. DeMille (Sous le plus grand chapiteau du monde) et Joseph H. Lewis (The Big Combo); ensuite, comme réalisateur. Pendant 20 ans, il va assurer huit films – mais huit films rares – dont il assume souvent la production, l’interprétation et le scénario. Parmi eux, Le virage du diable (1957), plongée dans le monde impitoyaaaable des courses de voitures; Tueurs de feux à Maracaibo (1958), virée de pompiers chargés d’éteindre les puits de pétrole embrasés; Lancelot, chevalier de la reine, en 1963, où il joue le rôle éponyme (avec l’accent français de circonstance) et laisse celui de Guenièvre à sa femme, Jean Wallace. Mais ce ne sont que des hors d’œuvre face au chef-d’œuvre tourné trois ans plus tard: La proie nue, une sorte de survival tripal qui se situe en pleine Afrique noire dans les années 1860. Un aventurier blanc, spécialisé dans les safaris, est poursuivi dans la brousse par une tribu belliqueuse après avoir vu toute son équipe décimée dans des conditions atroces. Cornel Wilde y ose un film cru, violent, sans parole ou presque – ce qui invite aux mauvaises interprétations – qui a constitué une source d’inspiration majeure pour Mel Gibson sur Apocalypto. En l’état, il n’est disponible que dans une édition zone 1 chez Criterion et hélas toujours pas en zone 2. Mais que font les éditeurs?

"La puissance de ses images, peu voire pas communes, dans le cinéma d’alors interpellent le regard. Et des scènes entières, mues par une énergie dévastatrice, restent gravées dans l’inconscient cinéphile."



Comme pourrait dire le grand Clint Eastwood, La proie nue, c’est l’histoire d’un «chasseur blanc» au «cœur noir». A l’origine, il y a un fait divers qui a donné lieu à une histoire écrite en 1913 – et lue par Paul Giamatti dans les suppléments de La proie nue disponibles sur l’édition Criterion. Aux Etats-Unis, John Colter, un pionnier trappeur, est traqué par des Amérindiens BlackFoot furibards. Cornel Wilde utilise cet argument pour le déplacer en Afrique et radiographier les dégâts monumentaux causés par l’homme blanc sur le continent africain, les noirs, la faune, la flore etc. A l’arrivée, loin de s’embourber dans des considérations écologiques tannantes, le film ne dure qu’une heure et demie et ne fait que relater la course poursuite d’un homme dans des paysages naturels arides confrontés à toute sorte de menaces (végétaux vénéneux, fauves impitoyables, africains à sagaie). En surface, le résultat pose sans en avoir l’air les fondements du genre survival, ne serait-ce que dans la gestion de l’espace et du temps. En substance, le récit relate une chasse à l’homme sur un rythme échevelé où un homme doit survivre dans un univers du genre très hostile. Cornel Wilde se donne le premier rôle de l’homme blanc qui court. Son personnage est baptisé «The Man» (on n’entendra pas son prénom) pour renforcer la dimension symbolique d’une fable universelle. En tant que réalisateur, il ne souffre d’aucune contestation et livre un bloc perturbant dont les images continuent de hanter longtemps après la projection. Même dans les moments les plus anodins, dans les plans presque contemplatifs qui scrutent patiemment une nature au creux de ses ambivalences, à la fois belle et moribonde, généreuse et dangereuse. En tant qu’acteur, c’est déjà plus discutable: on retient plus ses capacités sportives (il a été un ancien athlète et ça se voit) que son jeu d’acteur. En même temps, il n’a pas de dialogue ni même de scènes complexes à interpréter: le registre est purement physique.


Peu importe au fond: la puissance de ses images, peu voire pas communes, dans le cinéma d’alors interpellent le regard. Et des scènes entières, mues par une énergie dévastatrice, restent gravées dans l’inconscient cinéphile. En particulier, le premier massacre des membres du safari par les Africains qui file une trouille bleue. C’est sans doute le climax de La Proie nue qui joue autant sur le viol de l’identité que la violence inattendue: il a servi tous les mondo et Ruggero Deodato l’a certainement analysée en long, en large et en travers pour dépeindre les rites de sa jungle cannibale dans Cannibal Holocaust. Les inserts animaliers servent à établir une résonance entre l’homme et la nature, unis dans la même sauvagerie, sans morale ni codes. Ce qui rend La proie nue si mémorable, c’est son refus des conventions cinématographiques alors en vigueur. Un peu comme plus tard Mel Gibson que l’on assimile à un fou intégriste en tournant Apocalypto et qui reproduit un schéma existant depuis près de quarante ans maintenant. Premier signe qui gratte l’image Hollywoodienne et si policée de Cornel Wilde: la bande-son qui ne respecte pas les canons habituels en étant essentiellement composée de tambours africains (le magnifique générique de début évoquant celui, trompeur, des Proies, de Don Siegel). D’ailleurs, le film n’a pas été tourné dans un studio mais près du Parc Kruger en Afrique du Sud. Ensuite, les influences revendiquées au cinéma de genre. Impossible de ne pas penser à La chasse du Comte Zaroff ou encore au Jugement des Flèches de Samuel Fuller. Péché véniel tant La proie nue va être par la suite pompé et repompé par tout ceux qui oeuvreront dans le survival burné. Enfin, la sauvagerie et la violence inouïes pour l’époque qui ne font pas dans la dentelle et sautent aux yeux du spectateur.






Comme toujours avec ce genre de films, certains discuteront l’ambiguïté du message, en faisant référence aux films de jungle colonialistes. Au fond, est-ce bien utile? La qualité finalement viscérale de l’ensemble, c’est justement que Cornel Wilde ne porte aucun jugement sur qui que ce soit et laisse le spectateur libre de penser ce qu’il veut. Ce n’est pas un hasard si celui qui morfle en premier est celui qui quelques scènes auparavant a pris un malin plaisir à dégommer des éléphants avec son fusil. Il faut avant tout voir La proie nue comme une revanche de la nature sur l’homme, quelques années avant Délivrance qui cherchait moins à stigmatiser les ploucs d’Amérique profonde qu’à rappeler que la nature déteste l’organisation. La rencontre entre le protagoniste blanc et un gamin black dans le dernier tiers – qui s’épaulent mutuellement – essaie d’apaiser le débat en dégommant tout ce qui aurait pu relever du manichéisme de bas étage. Cornel aime la nature mais aussi l’innocence dans le regard d’un mioche. C’est aussi ça qui le sauve, fait tout son héroïsme et justifie une conclusion extrêmement noble. La proie nue du titre, c’est l’homme loin de toute civilisation et de tous ses repères rassurants, avec uniquement son instinct de survie. Traité comme du gibier, il doit payer pour tout ce qu’il a cru bon de détruire. Mais au-delà de toutes les connotations, Wilde a eu envie de proposer un morceau de bravoure qui tienne en haleine d’un bout à l’autre. Encore aujourd’hui, le pari – qui repose également sur la concentration du spectateur – s’avère largement réussi. Faute de faire l’unanimité, il fut néanmoins interdit en Finlande pendant dix piges en raison de ses images choquantes et de son contenu prétendument tendancieux. Genre de réaction qui se passe de commentaires. Ce qui tombe plutôt bien pour un film quasiment sans dialogue.


Un an plus tard, Cornel Wilde, remonté à bloc et vaguement incompris (même si certains critiques le soutiennent dans sa démarche artistique), continue son combat pour un cinéma radicalement engagé avec Le sable était rouge, plaidoyer antimilitariste très marquant. Puis, surtout, Terre brûlée, un film de science-fiction incroyablement pessimiste sur fond de fin du monde qui poursuit les préoccupations écologiques déjà évoquées dans La proie nue (preuve que la manière dont l’homme utilise la nature comme un barbare devient son sujet de prédilection) et qui servira de base aux post-nuke des années 70/80 – genre que l’on réduit trop souvent à Mad Max de George Miller. A bien des égards, avec ses œuvres passionnantes qui remuent les viscères, Cornel Wilde fait partie de ces auteurs méconnus et oubliés qu’il importe de réhabiliter au fil du temps. Pour le découvrir, n’hésitez plus, c’est La proie nue, uppercut bien sauvage, qu’il vous faut. Dans un second temps, essayez Le sable était rouge et Terre Brûlée et vous aurez votre nouveau Don Siegel pour alimenter vos conversations de cinéphiles les plus passionnées.




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