La traque, de Serge Leroy, alors auteur d’un seul long (
Le Mataf) est un impressionnant
survival made in France parcouru par une tenace odeur de souffre. Son rapport à la bestialité des hommes et sa satire sociale lui donnent une dimension plus intéressante qu’une simple affaire de "traque". C'est ni plus ni moins qu'un vrai film de genre mésestimé.
"Avec sa carte postale barbouillée de sang et de haine, Leroy dépouille l’être humain pour révéler l’abjection ordinaire et réveiller les pulsions animales."
Déjà repérée dans
More, de Barbet Schroeder, où son apparente fragilité ne faisait qu’amplifier une expérience de cinéma très douloureuse, Mimsy Farmer, actrice culte des années 70, icône de la libération sexuelle, ressemble à un ange perdu dans un enfer. En plein bocage normand, à l’aube du crépuscule, deux chasseurs, animés par leurs pulsions animales et gravement éméchés (Jean-Pierre Marielle et Philippe Léotard) s’attaquent sous le regard impuissant d’un troisième larron (Michel Robin, pas sorti des
Petites Fugues, de Yves Yersin) à une proie sans défense (Farmer donc, une étrangère de passage dans la région). Cette dernière parvient à blesser l'un de ses agresseurs avec un fusil et à s'échapper. De peur qu’elle alerte les gendarmes, les autres chasseurs la traquent pour la zigouiller. En d’autres termes,
La traque respecte scrupuleusement les us et coutumes du
survival des années 70 sur fond de
Rage and revenge, terriblement courageux tant le genre n’était clairement pas le bienvenu dans l’industrie cinématographique de l’époque. L’idée de plonger une actrice dans un univers très masculin et d’écorner l’image d’une beauté pour la confronter à la laideur du monde a été repris récemment par Gaspar Noé dans
Irréversible (et par extension Philippe Grandrieux dans
La vie nouvelle) qui doit certainement vénérer ce film maudit.
La scène du viol, brève mais marquante, est filmée avec un réalisme assez impressionnant (on est plus proche d’un cas comme
Œil pour œil – I spit on your grave, de Meir Zarchi, sans la volonté d’exploit, la scène du viol durant plus de dix minutes). Sans doute parce que Leroy n’en fait pas des tonnes et se contente de prendre le point de vue de la victime pour fuir toute excitation transgressive ou encore la complaisance. D’autres fulgurances comme le passage du tunnel démontrent à quel point le cinéaste sait instiller une vraie tension viscérale. Très étrangement, on sent Leroy plus intéressé par la charge sociale que le caractère strictement ludique du genre. Peut-être pour se dédouaner d’une quelconque gratuité (ce que beaucoup ont dû lui reprocher à l’époque) ou de vouloir flatter les bas instincts du spectateur (ce que le film ne fait à aucun moment). Dans sa description d’une France franchouillarde, ce récit de chasse à l’homme s’inspire autant des
Chiens de Paille, de Peckinpah (rejet de la communauté, scènes paroxystiques finales, viol avec la même confrontation beauté/laideur), que de
Dupont Lajoie, de Yves Boisset (un homme viole et tue la fille d’un ami et laisse la communauté aveuglée par la haine accuser une bande d’immigrés arabes) ou de Chabrol période
Que la bête meure ! (les chasseurs appartiennent à la petite bourgeoisie des notables). On peut observer malgré tout les liens qu’entretiennent les différents chasseurs : ils sont obligés de se plier aux décisions collectives. Lorsque l’un d’entre eux manifeste des scrupules (Jean-Luc Bideau), il est automatiquement rappelé à l’ordre par un autre (Michael Lonsdale) qui, comme par hasard, soutient son élection au conseil général. Pas étonnant que cela se passe dans une atmosphère marécageuse: le marasme ici est humain. C’est la lâcheté et l’orgueil qui conduisent les personnages à se fondre dans la masse et à se comporter comme des couards.
Le casting est idéalement rempli de trognes de l’époque (Jean-Pierre Marielle, Philippe Léotard, Jean-Luc Bideau, Michel Lonsdale, Michel Constantin) et la confrontation s’avère du genre intense. Avec sa carte postale barbouillée de sang et de haine, Leroy dépouille l’être humain pour révéler l’abjection ordinaire et réveiller les pulsions animales. Aujourd’hui, quand on parle (à ceux qui s’en souviennent) de Serge Leroy, beaucoup pensent essentiellement à
Légitime violence, sorte de
Justicier de la ville made in France où un père venge les membres de sa famille froidement assassinés, qui a terriblement mal vieilli. Même si sa filmographie est jonchée d’impressionnants nanars (
Emmanuelle 4), ce cinéaste clairement sous-estimé a réalisé des films plus que fréquentables qui gagnent à être réévalués. A l’aune des
Passagers, fausse déclinaison du
Duel de Spielberg et d’
Attention les enfants regardent, édifiante réflexion sur le pouvoir des images,
La traque vaut mieux que ce silence.
Le film a inspiré
Backwoods, de Koldo Serra et surtout
Calvaire, de Fabrice du Welz, jusque dans sa progression graduelle vers un climat oppressant. Sauf que là où le réalisateur belge conférait une dimension romantique au récit (un acteur intermittent se métamorphose en femme naguère aimée, désormais disparue), Leroy enregistre sur bobine, sèchement, sans artifice, la misère sexuelle, la bestialité humaine et, surtout, l’hypocrisie sociale. La fin, désespérée et tragique comme la bande-son de Giancarlo Chiamarello, sonne le glas d’une époque innocente et inconsciente (les démons rednecks contre une jeunesse libertaire) en même temps que les signes d’un pessimisme grondant au cynisme ravageur. La France a les films qu’elle mérite.

Tout juste auréolé d’une réputation flatteuse mais discrète, le film demeure réservé aux diffusions cathodiques tardives et aucun éditeur n’a encore pensé à le sortir en dvd, doutant peut-être de son succès ou alors réticent pour des raisons plus obscures. Or, l’honnêteté et la simplicité de la démarche de Leroy, cinéaste isolé qui avait visiblement envie de s’amuser pour stigmatiser, demeurent les qualités les plus immuables de cet étonnant morceau de cinéma, certainement mille fois plus stimulant que tous les films sans caractère encensés par la critique de l’époque. Reconnaissance tardive qui ressemble au juste retour des choses. Enfin.
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