Prenez un réalisateur qui se prend pour
Stanley Kubrick, qui décide du jour au lendemain de réaliser le film "le plus violent au monde" en essayant de représenter l'abjection à l’écran de la manière la plus barbare et qui… n’y arrive jamais. Le résultat donne
Last house on dead end street, film indéchiffrable des années 70, qui repose sur une idée de série B (une équipe organise des snuff movie) et se transforme en vomi underground de Kenneth Anger. Ou comment un film raté devient un fascinant échec.
"Le clou du spectacle, c’est l’éviscération en live d’une victime, attachée à une table, recouverte d’un linceul, dont le visage est lacéré au scalpel."
Dans le cinéma trash US des années 70, certains pensent que la mode est à l’ultraviolence et que plus le film sera choquant, plus il sera susceptible d'intriguer les spectateurs et aura des chances de faire parler de lui. C’est de cette façon que l’on a entendu parler de Wes Craven qui sous la tutelle son ami-réalisateur-producteur Sean S. Cunningham (
Vendredi 13) a écrit en quelques jours le scénario le plus dégueulasse au monde (la séquestration de deux adolescentes par quatre psychopathes) pour cartonner dans les drive-in. Cela donne
La dernière maison sur la gauche, qui aujourd'hui encore passe pour l'ancêtre des
August Underground's Mordum, où des tueurs en série filment avec un camescope les sévices qu'ils commettent sur des innocents. Roger Watkins, le réalisateur de
Last House on dead end street aurait sans doute adoré que son film bénéficie de la même réputation et constitue la même source d'inspiration mais hélas pour lui il a un égo surdimensionné (il réalise, incarne le rôle principal et surtout accumule les mauvaises décisions artistiques). A l'origine, son envie, c’est de faire une série B qui ressemble à
Orange Mécanique en oubliant le contrepoint moral, en occultant la seconde partie - pourtant si perverse - qui donnait une vraie puissance et une vraie ambiguïté à tout ce que l'on venait de voir.
L'obsession a tellement bouffé Roger Watkins que ce surmoi ne l'a jamais lâché. Pour commencer,
Last House on Dead end street (dont le titre évoque évidemment
Last House on the left, de Wes Craven) est connu sous différents noms :
The Cuckoo clocks from hell, en référence à un roman du même nom écrit par Kurt Vonnegut (
Abattoir 5, remarquablement adapté au cinéma par George Roy Hill). Phonétiquement, le titre "The Cuckoo clocks from hell" n’est pas sans évoquer
Clockwork Orange, le titre US de
Orange Mécanique. Plus tard, nouvelle embrouille autour du titre : le film est rebaptisé
The Fun House; ce qui créa une confusion avec
The Funhouse (
Massacre dans le train fantôme) de Tobe Hooper qui a été rangé à sa place dans la liste des "video nasties UK" en 1980 (les censeurs n'ayant pas pris la peine de le voir). Dans
Last House on the left, le réalisateur Roger Watkins incarne le rôle principal de Terry Hawkins, double douteux, voyou vêtu d'un blouson en cuir qui vient de sortir de prison et décide avec sa bande d’acolytes de réaliser des snuff movie dans l’unique but de hurler sa haine du monde. Les liens étroits entre les velleités du protagoniste et celles du réalisateur instaurent un processus de mise en abyme où il ne sera alors question que de reproduire des éclats de violence dans un cadre déterminé. Le budget du film s’élève à 3000 dollars mais il y a fort à parier que sa majorité est passée dans les substances hallucinogènes que Watkins et son équipe consommaient à longueur de temps pendant le tournage.
Qu’on le prenne par n’importe quel bout, le film est aussi inconscient qu'inconsistant, écrasé par ses intentions d'en foutre plein à la gueule du spectateur. D’ailleurs, on ne voit que des intentions de cinéma rocailleux qui peine à jouir, à accoucher d'une "scène choc". Par tous les moyens, Watkins essaye de tester les résistances du spectateur et ce dès le générique de début avec l'utilisation d'une musique rythmée par des battements de coeur (comme le début de
Irréversible, de Gaspar Noé). Ensuite, le récit glisse, suicidaire, rongé par son impuissance. Le clou du spectacle, c’est l’éviscération en live d’une victime, attachée à une table, recouverte d’un linceul, dont le visage est lacéré au scalpel. Elle se fait scier les jambes avant de se faire défoncer au sécateur par la bande de tueurs. Une réminiscence de mauvais goût convoquant le spectre de Charles Manson qui, selon la légende, prenait plaisir à filmer les meurtres. Comme si lui et sa bande les mettaient en scène (revoir
The Manson Family, de Jim Van Bebber). A revoir le film aujourd’hui, il est hallucinant de constater que cette scène sur laquelle toute la réputation scandaleuse de
Last House on dead end street est fondée est moins impressionnante que d’autres séquences, en apparence plus anodines, comme celle du viol avec la patte de biche en guise de pénis (c'est d'autant plus violent qu'il y a une inversion sexuelle des rapports de force). Ce sont dans ces salves inspirées, ces moments d’ivresse pure, que Watkins se donne ENFIN les moyens de basculer dans quelque chose de malsain, de dérangeant.

Plus qu’une simple succession de scènes trash, on retient surtout une atmosphère très étrange, une bande-son classique empruntant des standards sans en avoir l’autorisation et la volonté de créer des rituels SM (recours aux masques et aux postures équivoques), de chercher une organisation dans le chaos. Comme si la même scène était vouée à être rejouée incessamment. Comme si à chaque fois Watkins n’arrivait pas à ses fins et déployait une brûlante stratégie de l’échec. Il y a quelque chose de punk dans la démarche asociale et pas consensuelle: Watkins ne cherche qu’à faire payer la société à travers des meurtres filmés. L’utilisation de la caméra subjective, des années après
Mondo Cane et avant
Cannibal Holocaust, tire inexorablement le spectateur vers les ténèbres. La sortie de
Last House on dead end street en zone 1 chez Barrel Entertainment (quid de
Schizophrenia, de Gerald Kargl, au fait?) avec une profusion de bonus a permis aux cinéphiles les plus curieux de constater si le film était à la hauteur de son statut "maudit", notamment à cause des différends entre le réalisateur Roger Watkins et le distributeur (les changements de titres; les pans entiers de scènes oubliées, notamment le début, désormais résumé par une voix-off). De procès en procès, Roger Watkins pensait d'ailleurs fût un temps que son chef-d'oeuvre était perdu, jusqu’à ce qu'un quidam le reconnaisse dans la rue et lui assure qu’il existe pour l'avoir vu jouer dedans. Mais le réalisateur avait eu le temps de dégonfler son ego en oubliant l'ultraviolence pour se reconvertir dans l'industrie pornographique. On ne se refait pas.