Tourné en Haïti, sous le régime du dictateur Duvalier et avec la complicité d’une pléthore de figurants tous dévoués corps et âme au projet,
Les négriers, de Gualtiero Jacopetti et Franco Prosperi, ressemble à un film d’exploitation réalisé par Fellini. Il possède à la fois une maîtrise formelle soufflante et un discours trop ambigu pour ne pas provoquer des malentendus. Dans son genre, très impressionnant.
"Si le film a des allures de superproductions avec ses décors fastueux et son casting anonyme, il permet surtout aux cinéastes d’œuvrer dans la subversion la plus ironique et la plus désenchantée."
Les Négriers (Goodbye Uncle Tom) a tellement fait couler d’encre à sa sortie qu'aujourd'hui, plus personne n’ose en parler. Et pourtant, voilà un uppercut spécial qui provoque des débats et qui, de toute évidence, pose problème. Derrière la caméra, on retrouve Gualtiero Jacopetti et Franco Prosperi, deux experts de la controverse. Ils restent connus pour avoir réalisé
Mondo Cane en 1962 et ainsi donné naissance au «mondo», sous-genre qui rassemble des images trash et provocatrices pour satisfaire le voyeurisme du spectateur (les parangons aujourd’hui demeurent les répugnants
Face à la mort). Fort de ce succès, ils se sont lancés dans un projet fou:
Africa Addio, réalisé en 1966, qui revient sur les conflits coloniaux africains des années 50-70 et leurs répercussions sur les populations. Certains les taxent de fachos et les accusent même de «complicité de meurtre». Suite à ces débordements, les deux hommes veulent réagir et répliquent cinq ans plus tard avec ces fameux
Négriers, un nouveau long métrage ambitieux qui se présente comme une réponse aux attaques. Un film profondément antiraciste construit comme un faux documentaire sensationnaliste sur l’esclavagisme aux États-Unis.
Ainsi, le film s'ouvre - et se refermera - dans les années 70. On suit une équipe de réalisateurs qui s'envole en hélicoptère pour atterrir miraculeusement dans le Sud des Etats-Unis 100 ans en arrière. Lors de ce périple, des esclavagistes passent à la question et commentent les événements avec des thèses totalement édifiantes. Problème: en donnant la parole à des hommes blancs qui n’arrêtent pas de répéter que «les noirs n’ont pas d’âme», cette odyssée tragique et grotesque prend des allures extrêmement douteuses et suscite exactement l’inverse de l’effet recherché. Finalement, ce film, presque
pro domo, s’est retourné contre eux (on leur a reproché d’occulter tout mouvement de révolte des esclaves) et a crée encore plus de polémiques que le précédent long métrage déjà gratiné! Quarante ans plus tard, il faut revenir sur ce phénomène plutôt fascinant visible dans deux versions: une, expurgée de 13 minutes par la censure, disponible sur la VHS René Château, très orientée vers l’exploitation; une autre,
director’s cut, qui appuie le discours politique des Black Panthers avec des appels à la révolte et des scènes d'émeutes raciales dans les sixties. En cherchant à imposer un ton documentaire, Gualtiero Jacopetti et Franco Prosperi veulent dénoncer les horreurs coloniales du vieux sud en ne faisant pas l’impasse sur les traitements inhumains, les viols, les castrations, les théories abrutissantes etc. On pourrait presque parler d’immersion suffocante s’il n’y avait pas un second degré décrédibilisant les intervenants qui passent ouvertement pour des idiots (un peu comme les commentaires sarcastiques dans le précédent
Africa Addio, soulignant que tout ça n’est que du cinéma de mauvais goût). Ostensiblement, Gualtiero Jacopetti et Franco Prosperi cherchent l’obscénité du réel. Pour cela, ils reprennent des effets stylistiques expérimentés sur
Africa Addio: fascination ethnologique, gros plans, montage aléatoire, contrepoints tordus, amplifications abruptes, bande-son hallucinante de Riz Ortolani, travellings tarabiscotés.
Certaines images possèdent un impact mémorable (les esclaves enchaînés nus dans les cales), une telle fureur et une telle violence. Des scènes hardcore qui poussent le spectateur à se demander dans quelles circonstances elles ont été tournées. Cet impact est renforcé par l’alternance entre les scènes crues et d’autres presque vaporeuses. Deux manières différentes de distiller le malaise: par ce que les réalisateurs décident de montrer frontalement (les actes barbares) et par ce qu’ils ne montrent pas (le temps dilué dans le domaine sudiste).
Les Négriers est un film sur la violence, la façon dont elle s’exerce directement ou insidieusement. Comme dans
Salo et 120 journées de Sodome de Pier Paolo Pasolini (toutes proportions gardées), on retrouve l’idée que l’atmosphère absurde, insolite, presque irréelle, exacerbe la violence des situations (le nain, maître des clefs du harem de nubiles à la peau ébène ou la petite fille en robe qui tient un jeune esclave en laisse). Mais comme le maestro Italien en son temps, le propos sur la dégradation de l’homme par l’homme peut paraître tendancieux. La différence, c’est que Gualtiero Jacopetti et Franco Prosperi ne sont pas reconnus comme des artistes essentiels et légitimes. Ce qui subjugue tout d’abord dans
Les négriers, c’est la densité de la substance narrative : raconter beaucoup d’événements en un temps finalement limité. Là encore, le recours à la forme instantanée du documentaire permet de distendre les repères spatio-temporels et de renforcer la limpidité. On passe des premières églises noires à la bourgeoisie sudiste, des hippies aux Black Panthers avec à chaque fois la même fascination pour le corps considéré comme un objet malléable (les esclaves sexuels). Ces esclaves hommes et femmes, incarnés par des figurants Haïtiens, deviennent des corps interchangeables qui n’ont plus aucune identité. Rarement un film aura fait aussi bien ressentir cette sensation d’être déshumanisé, d’être dépossédé, d’être finalement à la place d’un esclave.

Ce n’est pas évident au premier coup d’œil tant les deux compères italiens préfèrent la radicalité totale de leurs parti-pris au terrorisme lacrymal. Aucune demi-mesure, tout est placé sous le signe de l’outrance, du voyeurisme craspec, du réalisme flottant. Si le film a des airs de superproductions écoeurantes avec ses décors fastueux et son casting anonyme, il permet surtout aux cinéastes d’œuvrer dans la subversion la plus ironique et la plus désenchantée. Message incompris, emporté dans un courant d’air: Jacopetti et Prosperi, géniaux parce que inconscients, sont repartis œuvrer dans le bis avec de faux mondos (
Mondo Candido qui malgré le titre n’en est pas un) réalisés en réalité par Antonio Climati (
Savage Man, Savage Beast). Depuis, ils ont abandonné leurs ambitions de fresques à la fois virtuoses et complaisantes, sublimes et répulsives qui fouillent dans les poubelles de la grande Histoire. En revoyant le film aujourd’hui, aussi politiquement incorrect soit-il, il en émane encore quelque chose d’assez immense et de vertigineux. Une folie des grandeurs qui manque tant au cinéma actuel.
LE COIN DU CINEPHILE: la petite boutique des horreurs de RLV
POUR LIRE TOUS LES COINS DU CINEPHILE, CLIQUEZ ICI
LES DIX DERNIERES EDITIONS
Sick (Kirby Dick) Boxing Helena (Jennifer Chambers Lynch) Demain les mômes (Jean Pourtalé) The last movie (Dennis Hopper) A gun for Jennifer (Todd Morris) Chair pour Frankenstein (Paul Morrissey) Marie Poupée (Joel Séria) Le manuscrit trouvé à Saragosse (Wojciech J. Has) Le visiteur du musée (Konstantin Lopouchanski) Les négriers (Gualtiero Jacopetti et Franco Prosperi)