Ridley a
Les Duellistes, Tony
Les Prédateurs. Avec ces deux films, les frères ont démontré l’étendue de leur talent avant d’accepter d’autres projets plus ambitieux et moins personnels. Pour l’heure,
Le coin du cinéphile s’attaque aux
Prédateurs, dépoussiérage succulent sur les thèmes du vampirisme et de l’immortalité dans lequel Catherine Deneuve, David Bowie et Susan Sarandon léchouillent des babines sanguinolentes et se donnent de l’amour à mort (sang chaud pour meurtre froid). Avant de découvrir la série du même nom, mieux (re)voir l’excellent long métrage.
"Les prédateurs, son premier long métrage réalisé en 1983, est peut-être également son meilleur. L’ensemble est aussi sophistiqué que déconcertant, sublime qu’insolite, imparfait que paroxystique." De
True Romance à
Domino en passant par
Le dernier Samaritain et
Man on Fire, Tony Scott est un cas plus intéressant qu’il n’y paraît du cinéma Hollywoodien. Souvent sous-estimé, ce réalisateur éminemment éclectique n’a cessé d’expérimenter dans tous les registres pour le meilleur comme pour le pire. L’intérêt de ses films réside généralement moins dans ses scénarios que dans la manière dont il les transcende en travaillant sur la mise en scène, la photo, le montage ou le son. Ceux qui pensent que le cinéaste ne sait que réaliser des meringues consensuelles ou pétaradantes dans lesquelles le groupe Berlin rythme les aléas sentimentaux du jeune Tom Cruise ont évidemment tort, car il faut revenir aux sources pour connaître le vrai Tony Scott, celui qui a une personnalité farouchement déterminé et raconte les histoires qu’il veut. Dans ses premiers courts-métrages, on dénote déjà chez lui une faculté à chercher des nouvelles formes d’expression.
One of the missing, l’un des plus connus, se passe pendant la guerre de Sécession et montre un soldat qui part en mission de reconnaissance vers les lignes ennemies. Loin de céder aux conventions du genre bourrin, Scott crée alors une ambiance intimiste pour édifier une parabole antimilitariste fulgurante (on sacrifie un personnage pour une idée). Sa sensibilité à fleur de peau annonce un talent assuré. C’est pourquoi
Les prédateurs, son premier long métrage réalisé en 1983, est peut-être également son meilleur. L’ensemble est aussi sophistiqué que déconcertant, sublime qu’insolite, imparfait que paroxystique. Comme tous les Tony Scott, il a longtemps déclenché son lot de controverses entre ceux qui adulent et ceux qui détestent. Mais au fil des années, en dépit d’une esthétique datée, il a gagné en consistance et en force en révélant une modernité et un avant-gardisme incontestables. C’est le seul film d’horreur de Scott et on le regrette amèrement.

Miriam (Catherine Deneuve) est une vampire née en Egypte il y a 4000 ans, demeure immortelle et toujours aussi sublime. Son secret pour rester belle: se nourrir de sang humain. Sa passion: écumer les boîtes de nuit en quête de sang neuf. Jusqu’au jour où son compagnon (David Bowie), rencontré il y a belle lurette, commence soudainement à vieillir. Prête à tout pour le sauver, elle se met en tête de séduire Sarah (Susan Sarandon), une spécialiste des mécanismes du vieillissement. Bien entendu, rien ne se passe comme prévu. En prenant des détours parfois alambiqués, Scott a excellemment exploité le potentiel romantique du vampire en greffant une dimension affective sur une histoire qui ne rechigne pas sur la surenchère horrifique. Involontairement ou non, le jeune cinéaste dépoussière le mythe que ce soit d’un point de vue narratif (les personnages ne réagissent pas comme prévu face aux événements), visuel (héritage Watkinsien, montage serré) et musical (utilisation d’une bande-son marquante et lyrique qui amplifie l’expression des sentiments). De toute évidence, l’écrin est somptueux à tel point que les ramifications de l’histoire ont un intérêt moindre en dépit d’une thématique passionnante sur l’immortalité. Il convient ainsi de prendre le film comme un trip extatique, contemplatif, envoûtant et sensoriel où ce que l’on comprend est moins important que ce que l’on ressent. Une sorte de cauchemar éveillé qui n’en finit plus de hanter.
Mais surtout, à la manière de Werner Herzog lorsqu’il a revisité
Nosfératu, Scott sublime les codes du genre en y apportant une folie et un vertige supplémentaires. L’idée la plus évidente consistait à brasser les nationalités pour annihiler les barrières spatio-temporelles et donner les rôles principaux à Catherine Deneuve et David Bowie pour célébrer cet hymne singulier et fiévreux à la bisexualité. David Bowie a toujours revendiqué la bisexualité comme art de vivre et Deneuve est devenue après ce film une icône lesbienne à tel point qu’un magazine lesbien devait originellement s’intituler "Deneuve" (l’actrice s’y est opposé). Au cœur de l’édifice, une scène saphique où l’érotisme le plus chaud le dispute au romantisme le plus sanglant. Le plan suivant qui montre de la viande dans une assiette crée un étonnant décalage. Scott met mal à l’aise en alternant des images chocs sur un rythme tantôt psychédélique (les scènes de boîte avec celle du singe qui bouffe sa moitié), tantôt languissante (Bowie qui veut prendre le sang d’un jeune élève). Histoire de coller au malaise ambiant.

Les effets spéciaux assurés par Dick Smith, à qui on doit également ceux de
L’exorciste, sont impressionnants notamment lorsqu’il s’agit de représenter Bowie vieux ou d’achever cette élégie en film potentiellement terrifiant (on n’en dit pas plus pour ceux qui ne l’ont pas vu). Certaines idées discrètes comme le titre du morceau
Bela Lugosi is dead ou le cameo de Willem Dafoe et Peter Murphy (du groupe Bauhaus) ajoutent au plaisir mais c’est surtout de voir Tony Scott maître de son film, avec une vraie singularité et un vrai style, assumant sans honte le terrible paradoxe de la honte. Oui, des effets issus de la pub et du clip peuvent donner lieu à de grands et beaux moments de cinéma, n’en déplaisent à ceux qui ne croient qu’en l’image d’Epinal. Malgré le scepticisme de l’accueil du film à l’époque, la révolution formelle a marché puisque bon nombre de cinéastes lui ont piqué quelques unes de ses plus grandes idées. Par la suite, il aura fallu attendre
Aux frontières de l’aube de la belle Kathryn Bigelow, les romans d’Anne Rice (adaptation d’
Interview with a Vampire) ou même
La sagesse des crocodiles, de Leong Po-Chih pour découvrir des variations estimables autour du sujet. Mais
Les prédateurs, grand film baroque, ivre et surtout générationnel, ou du moins témoin des changements d’une époque révolue, continue d’implanter ses crocs plus férocement que ses avatars. Etrangement similaire dans sa folie et non sa substance, le mal aimé et pourtant exquis
Southland Tales, de Richard Kelly devrait en toute logique prendre les mêmes rails d’une reconnaissance tardive mais méritée.
Le coin du cinéphile : la petite boutique des horreurs de Romain Le Vern Donnie Darko (Richard Kelly) Schizophrenia (Gerald Kargl) Ne vous retournez pas (Nicolas Roeg) & Le cercle infernal (Richard Loncraine) L'échelle de Jacob (Adrian Lyne) Epidemic (Lars Von Trier) Cruising (William Friedkin) Croix de fer (Sam Peckinpah) La clepsydre (Wojciech Has) Moi Zombie, chronique d'une douleur (Andrew Parkinson) Dellamorte Dellamore (Michele Soavi) Braindead (Peter Jackson) Carnival of Souls (Herk Harvey) Ebola Syndrom (Herman Yau Lai-to) A snake of June & Vital (Shinya Tsukamoto) Tras el Crystal (Agustin Villaronga) Cannibal Holocaust (Ruggero Deodato) La double vie de Véronique (Kieslowski) The Baby (Ted Post) Poison (Todd Haynes) L'île (Kim Ki-Duk) Subconscious Cruelty (Karim Hussain) Le baiser de la femme-araignée (Hector Babenco) Zombie (George Romero) Le quatrième homme (Paul Verhoeven) Les jours et les nuits de China Blue (Ken Russell) Defiance of Good (Armand Weston) Maîtresse (Barbet Schroeder) Les chevaux de feu (Serguei Paradjanov) La grande bouffe (Marco Ferreri) Contes immoraux & La bête (Walerian Borowczyk) Dans ma peau (Marina de Van) Bad Boy Bubby (Rolf de Heer) Requiem pour un massacre - Come and see (Elem Klimov) I Want You (Michael Winterbottom) Miracle Mile (Steve de Jarnatt) Kissed (Lynne Stopkewich) Un chant d'amour (Jean Genet) The Baby of Mâcon (Peter Greenaway) Santa Sangre (Alejandro Jodorowsky) Possession (Andrzej Zulawski) Les Révoltés de l'an 2000 (Chicho Ibanez-Serrador) Mulholland Drive (David Lynch) Pig (Rozz Williams & Nico B.) Hustler White (Bruce La Bruce) Hardcore (Paul Schrader) Gummo (Harmony Korine) Seconds (John Frankenheimer) Mais ne nous délivrez pas du mal (Joel Séria) Les prédateurs (Tony Scott)