Par - publié le 13 novembre 2007 à 04h02 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 11h20 - 2 commentaire(s)
"Les femmes sont capables de tromperie, d’escroquerie, de meurtre, de tout. Derrière leur masque d’innocence se cache autant de scélératesse que vous pourriez en trouver chez un membre de la Mafia." Voilà ce que le grand Don Siegel écrivait dans ses mémoires, des années après le tournage des Proies. Une date car pour la première fois au cinéma, Clint Eastwood assume plus que très bien un rôle dramatique, fatigué. Celui d'un soldat nordiste menaçant (donc inapprivoisable) et blessé (donc pas tellement dans l'action) qui se perd dans un couvent de bêtes sacrées où les liaisons sont vachement dangereuses. Un film sublime et envoûtant, déchirant et baroque que Siegel considérait comme son meilleur. Un échec cinglant au box-office car présenté comme un «western avec Clint Eastwood». Ce qu’il n’est pas.

"Don Siegel, cinéaste formidable parce que toujours là où on l’attend pas, joue sur le contre-pied en osant une dérive Bergmanienne qui autopsie ce qui se passe dans le cerveau de demoiselles de tous âges."


Pour donner une idée, Les proies était à l’époque ce que L’assassinat de Jesse James est aujourd’hui: un film hallucinant extrêmement mal vendu par des producteurs déconcertés par le rythme atypique et la proposition de cinéma ambitieuse et immense qu’il donne. Faut dire que c’est trompeur. Le générique avec sa musique entêtante composée de tambours militaires et rythmée de détonations guerrières prépare au contexte du film (l'action se déroule pendant la guerre de Sécession) et semble tout droit nous emmener sur un front, dans un film barbare et viril avec Clint devant la caméra et Siegel derrière. Au bon souvenir de leurs deux précédentes collaborations (Un shérif à New York et Sierra Torride). Un film qui d’emblée donc prévient déjà de ce que l’on risque de voir à l’écran: la guerre avec un style vériste, proche du documentaire. Merci, on connaît le programme. Puis, surgit la première image post-générique qui n’a déjà rien à voir avec le programme annoncé. Dans une atmosphère agreste et fantastique, une fillette avec un panier et un manteau à capuchon part à la quête des champignons dans une forêt. Un petit chaperon mignon tout plein, innocent à croquer. Sur son chemin, elle tombe sur le grand méchant loup: Clint Eastwood, un caporal nordiste, blessé à la jambe gauche, au regard énigmatique. Au loin passent des soldats sudistes – filmés au ralenti. Pour détourner l’attention, Clint embrasse la gamine sur la bouche. Appliquant les bonnes règles humanistes – faux prétexte pour ne pas dire qu’elle est tombée sous son charme fou, ladite gamine l’emmène dans le collège de filles où elle réside. Malgré les réticences, les pensionnaires le prennent courageusement en charge. Selon leurs termes, le yankee sera soigné avant d’être rendu aux autorités sudistes. Promis, c’est juré, elles appliqueront les bonnes règles patriotiques. A moins que le temps passe. Que l’attachement naisse. Que l’on finisse par trouver ça stimulant qu’un bel homme soit au cœur des femmes. Au-delà des conventions donc, d’autres choses circulent sans crier gare. Et c’est peut-être le drame. Pas celui qu’on croit, d’ailleurs.


Oubliez illico la possibilité d’un western Eastwoodien avec Clint: la guerre de Sécession n’apparaît ici qu’en filigrane et sert de toile de fond délétère. Ici, c’est la guerre des sentiments. Le conflit entre la pulsion et la raison. Les élans du cœur et les désirs du corps qui se chamaillent. En somme, l’inspecteur Harry chez Buñuel. Parmi les résidentes de cette demeure perdue au fin fond d’une nature belle et dangereuse, six pensionnaires aux caractères différents (une gamine obsédée par sa tortue, une sainte ni touche dévergondée, une jeune patriotique…). Une institutrice sublimement frustrée. Une esclave noire (période oblige). Une directrice au regard perçant au sourire faux (Géraldine Page) qui contrôle son petit monde sans faiblir avec une froideur qui cache plutôt bien ses failles intimes. Don Siegel filme cette histoire, adaptée d’un roman de Thomas Cullinan (lui-même inspiré par une comédie grecque d’Eschyle), avec économie d'effets et retranscrit les vacillements de ses personnages par le simple pouvoir de sa mise en scène. Au contact du bellâtre soigné, les femmes toutes plus ou moins blessées par les hommes, deviennent des anges de Botticelli en quête d’une nouvelle caresse, d’un nouveau regard. A son contact, les poupées brisées laiteuses du pensionnat se réaniment, revivent, prennent des couleurs, oublient liturgie et turpitudes. Siegel montre cette tentative de renouveau, cette irrépressible attraction du corps en se contentant sans emphase ni rien de scruter ce qui se trame dans les regards tristes. De sonder des échanges de regard maladroits qui traduisent la pénible ambivalence des sentiments. De faire entendre les pensées intérieures de chaque fille, de partager ces pensées obscures qui les travaillent au corps et à la raison. Des femmes qui se demandent encore si cela vaut la peine d’apprendre les bonnes manières alors qu’à quelques kilomètres de là, des hommes se massacrent la gueule sans réfléchir. Sur ce rythme, le film déroule ses bobines: le loup séducteur beau plumage beau parleur dévergonde toutes les princesses endormies. Jusqu’à ce que la nuit arrive. Cette nuit où le loup hurle, où des soldats sudistes débarquent en pleine nuit pour chercher un peu de réconfort auprès des demoiselles éloignées de tout, où tout finit par voler en éclats et virer gothico-hardcore.


Mieux vaut ne pas en dire trop à ceux qui n’auraient pas eu l’occasion de découvrir cette merveille sublimée par la photo de Bruce Surtees. Une merveille qui ne supporterait pas le poids obligatoire des dithyrambes (l’idéal serait de vous dire que c’est de la bombe et que ça va bousculer votre parcours de cinéphile). C’est un modèle insurpassable de fragilité apparente et de force rentrée. A l’époque, une déconfiture. Légitime, bien sûr. Le film ne répond pas à ce que l’on pouvait attendre d’une collaboration entre Don Siegel et Clint Eastwood. Dans un registre autre, Clint y décroche son meilleur rôle au cinéma – même s’il saura un même niveau émotionnel plus tard, dans des films déchirants (Sur la Route de Madison ou récemment Million Dollar Baby). Cette découverte, ce surpassement sont d’ailleurs à l’origine de sa vocation de metteur en scène. On assène régulièrement que sa grande influence reste Sergio Leone. Mais à l’origine de ces superbes Proies, c’est Clint qui a proposé le roman à Don Siegel. C’est lui qui s’est battu, à ses côtés, pour que son personnage ne paraisse pas plus sympathique et que la fin soit délétère à crever. Un bras de fer s’est engagé avec les patrons d’Universal qui ne voulaient pas une telle noirceur. La petite histoire veut même que les deux scénaristes crédités soient John B. Sherry et Grimes Grice, deux pseudonymes de Albeil Mahz et Irene Kamp, désolidarisés du projet en raison de la fin qui ne leur convenait pas. Preuve que la bataille a parfois du bon. Preuve que Clint a un cœur sensible que l’on oublie trop souvent. On l’assimile toujours à un cinéaste peu subtil, c’est un cinéaste féminin parce qu’il parle formidablement aux femmes. Clint peut faire L’épreuve de force et Sur la route de Madison. Cette dualité, il la tient de cette époque-là, de ce film-là. Clint et Don continueront de travailler ensemble pour des résultats aux antipodes: L’inspecteur Harry et L’évadé d’Alcatraz.


Don Siegel, cinéaste formidable parce que toujours là où on l’attend pas, joue sur le contre-pied en osant une dérive Bergmanienne qui autopsie ce qui se passe dans le cerveau de demoiselles de tous âges. Avec les audaces qui vont avec (une séquence onirique de triolisme, Clint qui embrasse une gamine dès la scène d’intro, une attraction charnelle qui pousse Clint dans le lit d’une fille pas encore adulte et entièrement nue, une histoire d’amour incestueuse qui ressort comme un squelette du placard – Clint évoquant par sa virilité un frangin perdu). Et on n’est pas loin de la mutilation! Ce qui est intéressant dans Les proies, c’est le goût de la transgression. Cet étroit passage du sacré au profane. La manière dont les personnages se manipulent entre eux (l’amour toujours à deux doigts de la haine, le paradis rose avant la jalousie noire, les champignons miraculeux qui font grandir avant les champignons toxiques qui font mourir). Le poids des valeurs traditionnelles et puritaines qui craquèlent silencieusement. Siegel pose des questions de cinéma passionnantes: comment un événement extraordinaire va bouleverser un lieu ordinaire. Comment ce récit va se transformer en fable fantastique avec ce corbeau qui finit par crever. Le corbeau, c’est Clint. L’incarnation du mal, de l’inconnu, du mystère que les femmes armées de cisailles essayent de dominer, d’apprivoiser, de castrer. Au fond, question convenue: qui sont les proies? Question qui nous dépasse une fois que le film s’arrête. Qui continue pourtant de travailler dans les limbes de notre cerveau. Les proies, un conte maléfique, étrange, théâtral, atroce, beau, singulier, rigide, fiévreux et sublime où les petits chaperons rouges comme le sang sont plus forts que les grands méchants loups. C’est le genre de films où l’on ne sait pas toujours ce qui nous attend au détour du plan suivant. Toujours pour le meilleur. Un genre de film soutenu par les européens mais cordialement détesté par les américains. Un genre de film où l’on regarde les personnages vivre, s'aimer, se haïr, mourir. En les voyant s’éloigner. En retenant sa respiration. Un genre de film qui vous fend le cœur. Littéralement.


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