Figure du Cinéma Novo, révolution cinématographique brésilienne comparable à la Nouvelle Vague en France, Joaquim Pedro de Andrade a toujours cherché de nouvelles formes d'expression pour se démarquer de cette mouvance réductrice. Avec Macunaima, quelque part entre les chanchadas des années 50 (comédie musicale gnangnan), le baroquisme sud-américain et le tropicalisme sixties (style musical en vogue), il connaît son premier succès commercial.
Si la bossa nova est la synthèse du jazz cool américain et de la samba brésilienne, le Cinéma Novo, comme toutes les principales vagues cinématographiques d'après-guerre (y compris la française), s'inspire du néo-réalisme italien. Bien qu'influencé par la littérature (Carlos Drummond pour Le prêtre et la jeune fille et Dalton Trevisan pour Guerre conjugale), Joaquim Pedro de Andrade refuse les conventions du genre et opte rapidement pour les envolées surréalistes dans des cadres nonsensiques. Macunaima, son film le plus connu, a été réalisé en réaction à Le prêtre et la jeune fille, son précédent long fétichiste, très "Cinéma Novo" pour le coup, hanté par les ombres tutélaires de Bresson et de Buñuel. Cette fois, il adapte un classique de la littérature moderniste brésilienne des années 20, écrit par son père, Mario de Andrade, à l'aube de la révolution industrielle.

Mario de Andrade avait inventé une histoire à dormir debout sous le coup d'une «commotion lyrique» (dixit lui-même), juste après avoir lu les légendes indiennes du Brésil recueillies au début du XXe siècle par un scientifique allemand. Avec un ton burlesque, il développait les mésaventures d'un Candide désinvolte, né noir d'une mère indienne à 50 ans, devenu blanc sous une pluie magique. Suite à cette transformation, il musarde dans un monde peuplé de personnages mythologiques, de mages, de sorciers et d'acteurs de luttes politiques urbaines (la belle "Guerillera", féministe jusqu'au bout des ongles, dont il tombe amoureux, "Pietri, Pietra", un grand patron transmuté en géant cannibale). Vous l'aurez compris : nous sommes dans un conte initiatique.
Sous la même influence psychotrope, Joaquim Pedro de Andrade extrait l'essence absurde du roman de son père pour raconter une nouvelle révolution contre la société de consommation (la transformation sociale, pourtant désirée par le Cinema Novo) avec un sens étonnant de la progression et du surplace adroitement mélangés. Par-dessus tout, il offre avec une dose de licence poétique une réflexion touchante sur la solitude de ceux qui veulent échapper à eux-mêmes. Au-delà des étiquettes, Macunaima laisse suinter une sexualité très flower power. Le protagoniste change de peau comme d'autres changent de sexe. L'art et le plaisir du travestissement servent d'exutoire aux angoisses de l'époque. L'engagement politique contre le régime fasciste en place au Brésil depuis 1964 épouse un hédonisme pop érotique, ultra-coloré et stylisé. Sous l'impulsion permanente de la musique et du soleil, les corps bougent d'une façon très physique et chaleureuse. Aujourd'hui, le résultat vaut essentiellement pour sa liberté, son extravagance, son exotisme, son euphorie. Si le but de Joaquim Pedro de Andrade était de chasser la morosité, il y réussissait pleinement.

