Une bourgade de la Corrèze, avec ses paysans, son maire, son brigadier de gendarmerie. Une paisible vie quotidienne, troublée seulement en été par la venue saisonnière d’ouvriers forestiers italiens. Amoureux du cinéma de Buñuel, de plongées dans les arcanes et de dérives indicibles, réjouissez-vous:
Mademoiselle, film fascinant de Tony Richardson, est pour vous. Au centre du récit: une institutrice vieille fille (Jeanne Moreau, maléfique) qui bouillonne de désir au contact d’un bûcheron italien ultra viril (Ettore Manni). Névrosée jusqu'au bout des seins, elle va l'accuser d’actes pyromanes. Une autopsie du désir qui consume du dedans. Un tumulte qui ne s'oublie pas.
" La mise en scène traduit, avec une intense subtilité, la perversité de l’héroïne névrosée et transfigure le bellâtre pour rester fidèle à la érotisation du corps masculin voulue par Genet & Duras." Ceux qui connaissent les fictions antérieures du réalisateur savent que Tony Richardson n’opère pas dans les catégories usuelles des fabricants d’images. Pour mettre un peu d’ordre dans nos idées, disons qu’il fut avec Karel Reisz et Lindsay Anderson, l'un des chefs de file du «Free Cinema», un mouvement cinématographique anglais de la fin des années 50 qui a produit un nombre considérable de films hors des normes laissant une porte ouverte aux tentations surréalistes. Comme c'est bizarre:
Mademoiselle veut que le rôle titre soit incarné par Jeanne Moreau qui sortait de l’expérience Buñuelienne du
Journal d’une femme de chambre, opus fiévreux se déroulant lui aussi dans un village français en proie à la médiocrité. Le réalisateur du
Chien Andalou proposait alors, dans un noir et blanc somptueux, des métaphores, des ellipses lourdes de sens et une scène finale pessimiste annonçant le sombre destin d’un pays par un éclair retentissant. Ici, on a droit à un crachat sur une vitre. Partant d’un scénario elliptique, le cinéaste isole les figures les plus familières du cinéma de Buñuel pour amplifier les effets symbolistes. A l’époque, Richardson était connu pour
Les corps sauvages. Une sorte de papa filmique au déluré Ken Russell. Son
Mademoiselle est une étrangeté séduisante. Pourvue de cette fragilité qui la rend précieuse, du moins à mes yeux.
Avec des comédiens qui semblent aussi malléables que la matière même du film, faite de rêves, de cauchemars et de mots sans cesse mouvants, l'exercice est assez virtuose. Le scénario fétichiste de
Mademoiselle, écrit dans un premier temps par Jean Genet et réécrit dans un second par Marguerite Duras, raconte comment l’arrivée de bûcherons italiens dans un village Corrézien provoque des remous: elle se traduit par des actes déraisonnables (inondation qui provoque la destruction d’une ferme, empoisonnement d’animaux, incendies pyromanes). Le coupable est désigné d’office: un beau rital qui suscite désir des femmes et haine des hommes. Ne laissant pas mademoiselle, une institutrice sexuellement refoulée (baptisée ainsi car vieille fille), insensible. A son contact, s’expriment chez elle la renaissance d’un désir mort, l’envie inavouable de l’abandon charnel. En observant ses gestes, son corps, sa bouche, ses expressions, elle se ranime. Son feu intérieur brûle en elle. Brûle trop fort. La preuve, c’est elle, la responsable des incidents. A l’école, elle s’occupe du fils du bel italien avec qui elle entretient une relation vicieuse: elle l’humilie en classe en racontant l’histoire de l’affreux Gilles de Rais – en commettant un parallélisme malvenu avec son père; il sait qu’elle est la responsable des atrocités et la désire en secret (il veut porter les vêtements de son papa pour devenir un beau mec convoité et plus précisément provoquer la miss).
D’un bout à l’autre, Mademoiselle et le bûcheron, Eros et Thanatos qui s’ignorent, sont agités par des instincts mortifères. Comme si à chacune de leurs rencontres menaçait de succéder un meurtre. A moins que le danger ne soit ailleurs, dans le mystère du monde alentour où la socialisation peut craqueler à tout moment et dévoiler son contre-champ abject. Fustigeant les règles usuelles de la psychologie, ce film donne à voir une poignée de personnages renvoyés à leurs pulsions primitives, confrontés à un univers chaotique qui en apparence épouse les contours du pâle quotidien. Certes, le thème de l’étranger qui débarque dans un trou paumé et réveille les (basses) pulsions n’a rien de nouveau. Mais les lois du désir décortiquées par Genet et Duras n’obéissent pas aux lieux communs. Pour l’époque, le traitement de l’érotisme est incroyablement novateur. Le désir et l’abandon dessinent d’ailleurs des lignes de fuite vitales, insufflant au film son énergie féroce. En somme,
Mademoiselle reflète l’urgence de l’attraction charnelle et du bouillonnement psy, raconte une révolution intérieure et érotique en montrant combien est escarpé le chemin qui mène à ce quelque chose d’indistinct et de bizarre qui s’appelle reconnaissance et acceptation de ses sentiments. Pour ce qui est de la radiographie d’une médiocrité beauf franco-française, on recommandera plutôt Boisset avec
Dupont Lajoie et Leroi avec
La traque. Genet oblige, Richardson se sert du contexte hexagonal pour parler des différentes étapes de l’attraction sexuelle (sa découverte, son assouvissement, sa reconnaissance) et détourne consciencieusement le cahier des charges du minimalisme sentimental pour sonder toutes les choses bizarres qui agitent le corps et l’esprit de ladite Mademoiselle. Duras oblige, la question du désir est traitée sans fard, comme plus tard dans
La Pianiste, de Michael Haneke (très proche de ce
Mademoiselle). A travers ces thèmes, le réalisateur accentue les relents xénophobes de la France profonde. A l’inverse, à travers le personnage du bel étalon veuf, il montre les ravages de l’imagination et les effets de la cristallisation du beau gosse confronté à l’hostilité des autres : comment répondre aux désirs des gens ? Comment la beauté peut provoquer des réactions malsaines et exacerbées? Comment les gens ont tendance à se créer des films autour des autres ? Comment la frustration engendre la jalousie? Comment révéler une dualité qui colle ? La mise en scène traduit, avec une intense subtilité, la perversité de l’héroïne névrosée et transfigure le bellâtre pour rester fidèle à la érotisation du corps masculin voulue par Genet & Duras. L’étreinte au bord du lac où sort enfin le serpent du désir est à ce titre un sommet d’érotisme franc. Son pouvoir reste intact encore aujourd’hui.
A sa sortie, on a considéré
Mademoiselle comme tous les films un peu trop en avance sur leur temps (se souvenir du cas de La prisonnière, de Henri-George Clouzot, jadis taxé de tous les noms, aujourd’hui reconnu comme une œuvre avant-gardiste d’une exceptionnelle beauté). En le cantonnant au registre exclusif de curiosités pour cinéphiles atypiques. Près de trente ans plus tard, cette fascinante histoire d’amour/haine, fascination/répulsion, a gagné en charme et en poésie en en disant plus que prévu sur la complexité des rapports humains. Entre soumission et sublimation, destruction et possession, une terrible peinture de la rouille intime des êtres.
Le Boucher, de Claude Chabrol – l’un des meilleurs films du cinéaste – pourrait constituer sa belle antithèse et sa version accessible (Stéphane Audran dans le rôle d’une maîtresse d’école sans sexualité et Jean Yanne dans celui du tueur en série éperdu d’amour fou). Si le film qui n’a pas à rougir de sa dimension romanesque à la Visconti (souvenez-vous du dénouement tragique de
Senso) fait preuve d’une réelle audace thématique, il convainc également par sa rigueur formelle et sa remarquable direction d’acteurs. Dans l’un de ses meilleurs rôles, consacrée au même moment icône Truffaldienne de
Jules et Jim, Jeanne Moreau hisse l’exercice à un niveau supérieur à travers un rôle difficile et révèle les détails d’un personnage complexe. C’est elle qui a proposé le scénario de Genet à Richardson. C’est elle qui se met en danger. C’est elle qui triomphe.
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