Par - publié le 12 février 2008 à 05h01 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 12h55 - 1 commentaire(s)
Qu’il s’agisse des deux adolescentes révoltées contre le monde des adultes (Mais ne nous délivrez pas du mal); de deux nanas qui traînent leur ennui en fréquentant un loser qui les emmène faire les marchés (Charlie et ses deux nénettes); d’un VRP beauf jusqu’au bout des ongles et morose en dedans (Les galettes de Pont-Aven) ou d’un autre beauf convulsif qui s’enfonce dans les tréfonds de la connerie amoureuse (Comme la lune), Joël Séria a mis en scène dans les années 70 des films licencieux, subversifs et étranges qui reflétaient la France de ces années-là. C’est la fin des trente glorieuses et d’une époque friande de plaisirs paillards et de naïveté en bobine. Avec son chef-d’œuvre (Mais ne nous délivrez pas du mal), le si discret Marie Poupée reste sans conteste comme l’un des films les plus singuliers de ce réalisateur dont beaucoup sous-estiment – encore aujourd’hui – la mélancolie inhérente à son cinéma.

"Avis aux (jeunes) éditeurs: ce beau film, bancal mais terriblement attachant, révèle de beaux fragments mélancoliques qui touchent intimement et demeure malheureusement toujours inédit en zone 2."


Difficile de mettre la main sur cette curiosité interdite aux moins de seize ans en son temps, nourrie de sous-entendus et incroyablement audacieuse pour l’époque. Aujourd’hui, il serait impensable – pour ne pas dire inconscient – de proposer un film comme Marie Poupée, au grand risque de se faire museler par ceux qui prétendent agir au nom d’une morale. Involontairement ou non, déjà à l’époque, l’expérience a coûté cher à son cinéaste (le courageux Joël Séria) qui a plus marqué l’inconscient collectif pour ses comédies teintées de gravité (Les galettes du Pont Aven) et moins pour ses objets intimistes (Mais ne nous délivrez pas du mal, encore trop méconnu et sorti en zone 2 l’année dernière dans des conditions déplorables). De manière très sommaire, Marie Poupée raconte comment un vendeur dans un magasin de poupées (André Dussollier, dans l’un de ses premiers rôles), englué dans la solitude nue et la poisse sentimentale, va faire la rencontre d’une jolie demoiselle (Jeanne Goupil), nouer avec elle une relation intense et progressivement la considérer comme une poupée de porcelaine. Tel quel, il s’agit d’une histoire d’amour tordue, aux relents fantastiques, que n’aurait probablement pas renié un provocateur comme Ferreri. Sauf qu’à l’époque, Séria, réduit dans une case, n’a pas la côte d’un Ferreri.


Il a écrit ce film "délicat" et pourtant viscéralement romantique avant Les Galettes de Pont-Aven en attendant le moment propice pour le réaliser. Souvent réduit au portrait d’un beauf obsédé par le cul des femmes (ce qu’il est partiellement), ce classique de la comédie française devait être réalisé en 1974. Mais Jean-Pierre Marielle, acteur fétiche du réal qui avait déjà fait une prestation mémorable dans le précédent Charlie et ses deux nénettes, n’était pas disponible (il venait de commencer le tournage de Que la fête commence, de Bertrand Tavernier). Entre temps, Séria utilise ce temps perdu pour écrire Marie Poupée. A l’origine, c’est une déclaration d’amour fou à Jeanne Goupil, muse inspiratrice de Séria, qu’il a rencontrée grâce à Shadow, premier court-métrage de huit minutes en noir et blanc sur un boxeur (sport qu’il connaît pour l’avoir pratiqué). Lors d’un festival, il rencontre un collègue metteur en scène à qui il parle de son premier long métrage (Mais ne nous délivrez pas du mal) et le met sur le chemin de Goupil: "Elle n’était pas comédienne, elle avait fait les arts décos et participé au jury 20 ans avec Michel Simon et Laurent Terzieff. Quand je suis rentré sur Paris, je lui ai téléphonée, je l’ai rencontrée, on a parlé et j’ai vu d’autres comédiennes entre temps. Un jour, comme le projet se précisait, je l’ai contactée de nouveau. Je savais qu’elle n’était pas comédienne mais je lui ai fait lire le texte. Elle finissait ses phrases en l’air; pour moi, ce n’était pas un problème."


Joël Séria – qui sait filmer les femmes – et Jeanne Goupil – qui sait se montrer excitante – vivent ensemble depuis Mais ne nous délivrez pas du mal. L’histoire d’amour dure toujours et trouve peut-être son expression la plus sensible dans ce Marie Poupée où le corps de Jeanne est sublimée. C’est la sensibilité lyrique du cinéaste qui parle, un peu comme lorsque Marielle s’extasie sur le derrière de sa bonne femme dans Les galettes du Pont Aven et part dans des digressions enjouées. Avec l’argent récolté suite au succès des savoureuses Galettes (il en était le co-producteur), il s’autorise le tournage de Marie Poupée qui possède un élan poétique et une singularité sensible constituant également le style Séria. Et personne n’associe le réal des Galettes à cette tentative hardie qui prend son temps pour disséquer les germes de la passion idyllique. Malgré ses faiblesses et ses tremblements (mais peut-être aussi grâce à eux), le film enroule dans son charme noir et ambigu. Le résultat fut un foudroyant échec au box-office. Pour le réparer, Joël reprend contact avec les distributeurs des Galettes de Pont-Aven et écrit rapidement un scénario en pensant à Marielle parce qu’il le stimule et sait comment il fonctionne. Ce sera Comme la lune.


Sur la VHS disponible chez René Château (seul moyen de découvrir l’objet précieux aujourd’hui), Marie Poupée a été rangé dans la catégorie "fétichisme". Une nouvelle preuve qu’on associe Séria qu’au sexe et que l’on ne se donne pas la peine de gratter le vernis des préjugés tenaces. Il faut dire que la dimension érotique se révèle sans équivoque; Séria poussant le bouchon suffisamment loin pour suggérer dans la dernière partie une relation pédophile. Le réalisateur en rit aujourd’hui: "A l’époque, on avait la liberté de parler de tout, sans tabou. Aujourd’hui, ce genre d’allusion ne passerait plus. Je préfère d’ailleurs de loin la censure de l’époque parce qu’elle disait vraiment son nom. Désormais, on a une censure par la famille. On ne peut plus rien montrer aux enfants alors que tout le monde sait que c’est de l’hypocrisie totale". Avis aux (jeunes) éditeurs: ce beau film, bancal mais terriblement attachant, révèle de beaux fragments mélancoliques qui touchent intimement et demeure malheureusement toujours inédit en zone 2.

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