Film-gadget très original, intrigant et acrobatique,
Miracle Mile (
Appel d’urgence, en français) est un thriller d’anticipation paranoïaque sur fond de love story imprévue. Le résultat est sans peine le meilleur film du réalisateur Steve de Jarnatt (
Cherry 2000) et propose un divertissement de très bon aloi, injustement méconnu, qui tient en haleine jusqu’à son ultime rebondissement.
Miracle Mile est la confirmation que Los Angeles a toujours été le cœur névralgique du cinéma SF : avant l’apocalypse, il y avait
Miracle Mile ; après, il y a eu
Terminator 2. Et aujourd’hui ?
Le coin du cinéphile célèbre son atmosphère bizarre, ses personnages cintrés et son nihilisme surprenant.
"La bande-son très élégante de Tangerine Dream (essentiellement de la musique au synthé) ajoute au charme ténébreux de ce film très attachant dont le dernier plan hante longtemps."
Ne pas se fier aux apparences : si vous êtes à la recherche d’une série B inventive dépourvue de cynisme qui ne ressemble pas à un triste épigone, pas de doute : c’est ce film, curieux et jubilatoire qu’il vous faut. Sa puissance ? Il fonctionne à répétition en dépit de son faux classicisme. Quand il ne joue pas de la trompette et qu’il ne se tourne pas les pouces, Harry (Anthony Edwards, adéquat mais manquant un chouia de charisme) se rend au musée. Un jour, il croise le regard de Julie (Mare Winningham, sous-Jennifer Jason Leigh) qui, par chance, est célibataire et mal coiffée. Ils multiplient les cents pas, bavassent, se plaisent, se lancent des regards amoureux, se donnent rendez-vous dans un snack. Bref, première rencontre d’une femme et d’un homme désolants de banalité. Pas assez bien pour les protagonistes d'un grand film de SF ? Tout faux.

Jovial et détendu, Harry rentre chez lui pour rejoindre les bras de Morphée. Problème : un con de pigeon met le feu accidentellement au système électrique de l’immeuble à cause d’une cigarette mal éteinte. Résultat : le bougre est en retard à son date. Soudain, le téléphone retentit dans une cabine téléphonique. Harry décroche et tombe sur un soldat qui, d’une base militaire inconnue, lui annonce avec la sobriété requise que la fin du monde est imminente. Réalité ou fantasme ? Blague de mauvais goût ou triste état des choses ? Réponse près d’une heure trente plus tard…
Miracle Mile est un film bizarre par essence parce qu’il place le spectateur en territoire a priori connu pour mieux désamorcer les figures imposées des genres qu’il charrie. Et le subjuguer quand il s’y attend le moins. Toute sa force réside dans son originalité avec une esthétique bd très soignée et des personnages au bord de l’implosion nerveuse, en proie à l’inquiétude. Si elle constitue l’une des bonnes raisons qui donne envie d’en savoir davantage, la résolution de l’énigme est aussi intéressante que la progression de la trame narrative. En surface, un homme et une femme, rencontrés le jour même, vont tenter de survivre à une menace apocalyptique et découvrent des notions qui les dépassent (don de soi, sacrifice, abnégation…). En substance, une histoire d’amour qui prend une tournure plutôt inattendue. S’ils sont présents, les effets pyrotechniques passent cependant après la psychologie de personnages habilement caractérisés.
A l’inverse d’un film
post-nuke (qui regarde ce qui se passe après une apocalypse) comme il en existe des tonnes,
Miracle Mile s’intéresse à ce qui précède une catastrophe naturelle et met l’accent sur sa potentialité. Le suspens vient du fait qu’on ne sait pas si cela est réel ou imaginaire et se révèle bien maintenu pour que le récit soit tendu. La raison pour laquelle le film mérite d’être déterré vient essentiellement de son nihilisme absolu qui récuse la gratuité et ne laisse aucune chance à l’imaginaire. Le dénouement qui charrie les qualificatifs (frustrant, angoissant, pessimiste…), en est la démonstration la plus tangible mais il est préférable de ne pas le révéler à ceux qui ne l’ont pas vu. D’autant que les plus malins peuvent découvrir très vite le pot aux roses s’ils sont attentifs. Le personnage principal croise une pléthore de personnages loufoques (serveuse gouailleuse, éboueur, culturiste, hôtesse, routiers débiles). Point de mire : la scène dans le snack où les personnages apprennent la nouvelle et décident d’agir. Le second rôle le plus déterminant reste sans doute cette femme d’affaires (Denise Crosby, repérée dans
Simetierre) qui confirme l’hypothèse des missiles nucléaires. Elle n’est pas sans ambiguïté mais peine à faire oublier l’invraisemblance de son personnage un peu trop
in the right place, at the right time.
Comme souvent dans ce genre de fictions, on aime à chercher le regard du cinéaste sur les comportements humains en période de trouble mais il étrangle l’esprit de sérieux et ne cherche pas à verser dans la parabole politique. C’est juste pour le fun même si le fond est tragique ; et la fluidité de la mise en scène fait passer le film comme une lettre à la poste. Ce qui donne une forme légère pour un fond grave. Dans la seconde partie (qui montre le héros à la recherche de celle qu’il aime), le film prend alors une dimension parano intensifiée par les décors, les rues désertes, les ensembles urbain froids et l’atmosphère envoûtante qui évoque le Scorsese d’
After Hours. Mais Harry n’est pas un héros comme Hollywood aime à en produire. Il est plus un de ces vous-et-moi qui tentent une dernière fois de sauver ceux – et plus précisément celle – qu’il aime.
Récemment, quelques cinéastes ont essayé de faire des films dans cette lignée jubilatoire, à l’instar de Richard Kelly et son somptueux
Donnie Darko et de Vincenzo Natali (
Cube et sa conclusion abrupte,
Cypher et son atmosphère parano,
Nothing et son univers post-apocalyptique). Ce sont les enfants de cette culture SF
eighties qui concilie ambitions formelles, personnages barrés, abîmes vertigineux, univers mentaux, angoisses et paradoxes temporels et délires cheap. Incidemment, la bande-son très élégante de Tangerine Dream (essentiellement de la musique au synthé) ajoute au charme ténébreux de ce film très attachant dont le dernier plan hante longtemps.
Le coin du cinéphile : la petite boutique aux horreurs de Romain Le Vern Donnie Darko (Richard Kelly) Schizophrenia (Gerald Kargl) Ne vous retournez pas (Nicolas Roeg) & Le cercle infernal (Richard Loncraine) L'échelle de Jacob (Adrian Lyne) Epidemic (Lars Von Trier) Cruising (William Friedkin) Croix de fer (Sam Peckinpah) La clepsydre (Wojciech Has) Moi Zombie, chronique d'une douleur (Andrew Parkinson) Braindead (Peter Jackson) Carnival of Souls (Herk Harvey) Ebola Syndrom (Herman Yau Lai-to) Tras el Crystal (Agustin Villaronga) La double vie de Véronique (Kieslowski) The Baby (Ted Post) Poison (Todd Haynes) L'île (Kim Ki-Duk) Subconscious Cruelty (Karim Hussain) Le baiser de la femme-araignée (Hector Babenco) Zombie (George Romero) Le quatrième homme (Paul Verhoeven) Les jours et les nuits de China Blue (Ken Russell) Defiance of Good (Armand Weston) Maîtresse (Barbet Schroeder) Les chevaux de feu (Serguei Paradjanov) La grande bouffe (Marco Ferreri) Contes immoraux & La bête (Walerian Borowczyk) Dans ma peau (Marina de Van) Bad Boy Bubby (Rolf de Heer) Requiem pour un massacre - Come and see (Elem Klimov) I Want You (Michael Winterbottom)