Par - publié le 20 novembre 2007 à 05h00 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 11h31 - 0 commentaire(s)
C’est quoi Parents au juste? Une comédie? Un psychodrame familial? Une satire au vitriol? Un film d’horreur cosmique? Disons tout ça à la fois. Soit un Blue Velvet pour enfants mis en scène par le curieux Bob Balaban, connu pour avoir fomenté quelques épisodes de La Quatrième Dimension et récemment revu comme acteur dans La jeune fille de l’eau, de M. Night Shyamalan où, souvenez-vous, il incarnait le critique de cinéma cynique qui menaçait la quiétude artistique de notre génie illusionniste et la naïveté de son conte. Rien que ça. Remontons dans le temps avec cet exercice de style eighties: Bob nous plongeait dans le cerveau d’un enfant autiste, mine inquiète, sourire absent qui, entre rêve et réalité, école et maison, dîner et dodo, s’imagine le pire. A savoir que son papa et sa maman, si charmants au quotidien et raides dans leur éducation, sont en réalité d’horribles cannibales. Quelque part entre Society, de Brian Yuzna (ma famille participerait-elle à des orgies cannibales?) et Paperhouse, de Bernard Rose (description sensible du monde de l’enfance), cette série B mordante, très ancrée dans son époque, joue la carte de la suggestion ouatée et en l’état tient plutôt bien la route.

"Ce que l’on retient de cette série B astucieuse, outre son atmosphère torve, ses brusques ruptures de ton, ses références aux gialli, ses allusions aux zombies des caves Fulciennes, ses effets discrètement virtuoses, c’est surtout le visage morne de son jeune héros autiste (Bryan Madorsky) qui passe par une gamme impressionnante d’émotions contradictoires allant de la tristesse à la peur sans jamais sourire. Dans le genre «performance de môme», on a trouvé plus perçant et flippant que le déjà has been Haley Joel Osment."


Nous sommes dans les années 50. Une famille lambda (un papa sérieux et baraqué avec des lunettes carrés, une maman fagotée comme toutes les mamans de l’époque, un gamin timide et absent) emménage dans une maison sucrée, semblable à toutes celles qui l’entourent. Très vite, le rêve tourne au cauchemar lorsque le marmot soupçonne ses parents d’être des cannibales féroces et commence à douter de la viande qu’il bouffe le soir à table. De quoi rire? Oui et non. Parents est un drôle de machin zozo remarqué en son temps, presque introuvable de nos jours, réalisé à la fin des années 80 par un cinéaste plus connu comme acteur, Bob Balaban. Un artiste qui, bonne nouvelle, n’avait pas peur de s’amuser avec son sujet potentiellement glauque. Là où il aurait été tellement plus facile de désamorcer l’horreur avec un humour au ras des pâquerettes et deux trois zébrures gores pour distraire les mirettes des impatients, Balaban préfère pénétrer de manière insidieuse dans la tête de son jeune protagoniste qui confond dangereusement ses fantasmes avec la réalité. Ou peut-être pas. A l’origine du trauma: une vision interdite: papa et maman qui aiment à s’envoyer en l’air comme des bêtes heureuses la nuit venue. Par la seule force de ses cadrages, du travail sur les échelles de plan et surtout de la durée propre à chaque scène, le cinéaste, doué, nous entraîne dans les méandres de son récit avec une déconcertante habileté. Avec une lenteur parfaite pour raviver les frousses enfantines. Avec cette sensation presque malsaine d’attendre qu’une vérité sorte du placard de la chambre.


Sans en avoir l’air, Bobby propose une variation anthropophage fun et osée qui peut sans honte être rangée entre Eating Raoul du regretté Paul Bartel et Delicatessen de Jeunet & Caro, deux films auxquels on pense beaucoup en revoyant Parents aujourd’hui. Là où un Brian Yuzna tirait à boulets rouges sur la bourgeoisie du Beverly Hills du début des années 90 dans Society, Balaban, lui, revient quarante ans en arrière non sans arrière-pensées. Son pastiche ironique se veut autant une critique de l’american way of life (imaginez des cannibales dans un écrin à la Douglas Sirk) qu’une bonne farce de petit garnement tendance psychopathe qui bafoue les politesses d’usage, craque le vernis des apparences et privilégie en creux une dimension plus intérieure, plus feutrée, plus torturée. La structure du scénario s’en ressent en partant de la chronique frivole avant de déteindre vers un fantastique opaque et de nous cueillir avec une pirouette finale du meilleur cru. C’est ce qui s’appelle avoir les couilles d’aller jusqu’au bout de ses intentions. La dimension cauchemardesque nourrie par les histoires effrayantes racontées par le père (Randy Quaid qui manie l’ambiguïté à souhait) est très travaillée par des effets visuels inventifs (jeu sur les travellings et le découpage, obsession maladive du rouge) et une détermination à générer de vrais décalages (alternance amusante de la niaiserie de la cellule familiale et des cauchemars solitaires) en insistant sur la notion de point de vue. On voit tout à travers le regard du gamin. Ce boulot sur la subjectivité et le quotidien qui déraille méchamment n’a rien d’étonnant de la part d’un illustrateur ayant bossé sur des épisodes de La quatrième Dimension: il nous rappelle juste la nécessité de prendre les pathologies et les peurs du gamin au sérieux. Ce joli glissement silencieux de la légèreté douceâtre à quelque chose de très torturé emmène le spectateur au-delà d’une simple réflexion sur ce qui se passe chez les yankees endimanchés à une période où les parents ont toujours raison et les enfants sont désarmés face à leurs démons. Une gravité insoupçonnée dans ce film aux bases plutôt fun qui ne se traduit même pas par de la mélancolie. On assiste juste à la métamorphose d’un Michael Myers bourgeois, avec au passage dans le récit un clin d’œil à La nuit des masques que chacun est libre d’interpréter.


Ce que l’on retient de cette série B astucieuse, outre ses brusques ruptures de ton, ses références aux gialli, ses allusions aux zombies des caves Fulciennes, ses effets discrètement virtuoses (un plan-séquence qui part d’une cave, passe par une tuyauterie et donne à voir l’extérieur!) et son final audacieux, c’est surtout le visage morne de son jeune héros autiste (Bryan Madorsky) qui fait passer d’un bout à l’autre une gamme impressionnante d’émotions charriant la tristesse et la peur. Dans le genre «performance de môme», on a trouvé plus perçant et flippant que Haley Joel Osment. Grâce à lui, Balaban parvient à emmener ses spectateurs loin dans les friches du scénario de Christopher Hawthorne qui se laisse lui-même prendre par le vertige de son personnage principal. Le générique de fin – assez amusant – rappelle cependant à tout le monde que cet affreux cauchemar au dénouement abrupt est maintenant terminé (effet bof ou rigolo, selon l’humeur). Cela dit, pendant une bonne heure et demie, ce petit film agit comme un poison doucereux coulant dans les veines bleues du héros et témoigne d’une vraie faculté à instiller une angoisse en usant de la suggestion. Sans en montrer trop. Bonus non négligeable: la BOF marquante du film est signée Badalamenti et contribue pour beaucoup à cette atmosphère proche de Lynch.

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