A l’aune de son homonyme dans la mythologie grecque, le beau et jeune Narcisse a le malheur de s’aimer un peu trop. Tout seul dans sa chambre, il se caresse les lèvres, embrasse son reflet dans le miroir, s’envole ailleurs. Dans ses songes les plus improbables. Il se fantasme motard, rêve qu’il porte du cuir noir, baise avec un amant dans une pissotière, joue les maîtres de la Rome antique, fricote avec des danseurs hindous et des marlous inconnus. Narcisse rêve un peu trop. La chute sera trop dure ? Non, nous sommes dans un fantasme, une illusion d’optique. Objet de cinéma événementiel, extrêmement mystérieux, longtemps resté anonyme et diffusé dans les festivals du monde entier,
Pink Narcissus reste une sacrée énigme jusque dans sa nature cotonneuse. Au gré des images à la fois kitsch et somptueuses, on comprend vaguement qu’il s’agit surtout d’un film sur quelqu’un de beau (Bobby Kendall), qui le sait et qui fait partager sa plastique juvénile à celui qui le filme amoureusement (James Bidgood, son réalisateur amant au sens poétique d’un Cocteau) et les autres (les spectateurs) qui le regarde avec indifférence ou non. Pour ceux qui aiment les découvertes bizarres, un beau spectacle halluciné et hallucinant en perspective.
"Avant d’être une œuvre d’art poseuse et érotique, c’est avant tout le réceptacle d’une passion, d’une idylle fiévreuse entre deux artistes anonymes et corps a(i)mants.."
Pink Narcissus, de James Bigwood, appartient à la catégorie des films cultes inclassables comprenant tous les adjectifs démesurés qui vont avec (kitsch, excessif, outrancier). Oui mais voilà, faut-il le rappeler : le bon goût a toujours été l’ennemi de la créativité. Sommairement, on a l’impression en le découvrant d’une étrange balade dans le cinéma underground des années 70 qui ressemblerait à un best of singulièrement singulier de pop-art, d’Andy Warhol, de Norman McLaren, de Jean Genet, de Stan Brakhage et de Kenneth Anger. Une balade d’autant plus étrange que son auteur est longtemps resté anonyme (on en soupçonne les raisons). Pendant belle lurette, on a pensé qu’il s’agissait d’Andy Warhol qui nous avait fait une jolie blague esthétique. Ou encore d’un producteur Hollywoodien qui n’assumait pas son homosexualité. En fait non. Que nenni. Juste un homme styliste, esthète, branché cul, qui s’appelle James Bidgood et qui cause mieux que quiconque de la frustration (celle, évidente, de se faire l’acteur principal). Qui le regarde. Qui le trouve juste beau à crever. Qui se met à la place du spectateur, émoustillé ou pas. A l’écran, Bobby Kendall se comporte comme une petite salope, parfaitement conscient de jouer le Narcisse tombé amoureux de lui-même en voyant son reflet dans une flaque de sperme: son personnage extravagant et sensible, esprit chagrin dans un corps sculptural, rêve sa vie en rose.

A l’origine,
Pink Narcissus est un assemblage fantaisiste de rushs réalisés par James Bidgood pendant près de cinq ans (entre 1965 et 1970) en 8mm
dans un appartement New-yorkais avec trois dollars six sous. Bidgood s’est amusé à créer toute sorte de tableaux avec sa muse Bobby Kendall, jeune éphèbe émoustillant qui a partagé la vie du cinéaste. Voilà pourquoi avant d’être une œuvre d’art poseuse et érotique, c’est avant tout le réceptacle d’une passion, d’une idylle fiévreuse entre deux artistes anonymes et corps a(i)mants. Ici, la caméra comme ensorcelée devient le substitut du spectateur et scrute le héros Kendall sous toutes les coutures, en explorant des fantasmes dépliés à l’infini dans des décors bariolés avec des accessoires phalliques et des costumes fétichistes (toréador, paysan mexicain, esclave romain, sultan des nuits orientales). Le tout dans une débauche d’artifices technicolor, de superpositions et des filtres de couleurs chatoyantes. Un univers irréel, fantasmatique, sardanapalesque inspiré par les comédies musicales hollywoodiennes (Baz Lhurmann l’aurait-il vu pour
Moulin Rouge ?), nourri de dorures, de néons, de papillons fornicateurs et de joyaux inédits, d’un autre temps.
Pink Narcissus est sorti au début des années 70 et en son temps suscita la curiosité dans les cinémas pornos sis à Time Square où l’on avait alors peu l’habitude de voir en salle des hommes qui rêvent de faire l’amour à d’autres hommes (à l’exception peut-être de Kenneth Anger qui utilisait une forme néanmoins plus elliptique et suggestive pour traduire ces élans). En cela, au-delà de la dimension homosexuelle et de la succession de clichés aujourd’hui peu subversifs, on peut prendre
Pink Narcissus comme un film qui stimule l’imagination, ou du moins qui retranscrit toutes les choses bizarroïdes qui circulent dans le cerveau. Quelque chose que l’on appelle communément le désir, l’excitation, l’ivresse des sens, ce genre-là. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, il s’agit moins d’une œuvre bâtarde à la lisière de la pornographie, qu’un délire sensuel et envoûtant susceptible de toucher quiconque (homo ou pas). Visuellement esthétisant et psychédélique, il ressemble à un feu d’artifices nimbé de couleurs saturées qui en met plein la vue. Substantiellement, l’intrigue n’est qu’un simulacre, un prétexte, abdique devant toute forme de progression.

A défaut de raconter une histoire (ce que l’on ne lui demande jamais), le récit passe en revue des fantasmes homosexuels classiques allant du cuir mode Scorpio Rising aux matadors en prenant le soin de ne pas se montrer trop explicite (à l’exception d’une séquence onaniste du plus bel effet). En l’état, le principal reste intact: il circule en permanence un désir chaud comme la braise, une volonté de travailler une esthétique à la fois désuète et surréaliste, agreste et rococo, un hymne aux mythes et aux vespasiennes, une érotisation du corps masculin bien avant la récupération opportuniste de la mode. D’un point de vue cinématographique, l’intérêt s’avère tout aussi incontestable avec des emprunts carrément manifestes à l’expressionnisme allemand. Cependant, il faut davantage considérer
Pink Narcissus comme une « expérience unique », mutique et musicale, sans enjeu dramatique (ce qui reste sa vraie faiblesse) mais totalement ancrée dans un esprit underground, libre de donner cours aux fantasmes minoritaires et aux envies les plus inavouables.
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