Vous trouvez le cinéma de Richard Kelly en avance sur son temps ? Revenez des années en arrière à l’époque de
Repo Man, d’Alex Cox, figure tutélaire des meilleurs films indépendants US de ses dernières années (
Ghost World, de Terry Zwigoff ;
Donnie Darko, de Richard Kelly ;
Nowhere, de Gregg Araki ;
May, de Lucky McKee) et préfigurateur d’une veine trash pop dont Quentin Tarantino passe aujourd’hui pour le maître incontesté. Désolé, mille fois désolé, mais Alex Cox avait déjà ses dialogues à dire sur le sujet, un univers vraiment cintré à proposer, des personnages flingués à aimer et des situations exquisément excentriques à ravir l’appétit de merveilleux de n’importe quel esprit surréaliste. Si vous aimez cette saveur barrée à base de nostalgie moite, de fantastique désenchanté et de tristesse indicible, découvrez sans attendre ce monument punk qui retranscrit au plus juste le malaise adolescent, comme une alternative sincère aux comédies sucrées de tonton Hugues.
"Repo Man, construit comme une bombe à retardement, un peu comme si une révélation apocalyptique allait nous exploser à la tronche en bout de parcours, est le porte-parole de tout cette génération X, en lutte contre un système inacceptable."
Généralement, les cinéphiles ont la vilaine manie de résumer Alex Cox à l’auteur génial de
Sid and Nancy, authentique succès commercial, plongée dans l’univers violent de Sid Vicious, bassiste des Sex Pistols et Nancy Spungen. On oublie trop souvent qu’il est aussi le responsable d’une merveille :
Repo Man, sans doute possible son meilleur film à ce jour. Parangon d’un cinéma punk non avare en digressions surréalistes, cet objet bizarre ne ressemble à rien de connu : il propose un mélange exquis de comédie absurde, de peinture sociale désenchantée et d’écarts métaphysiques qui provoque chez celui qui le reluque une foule d’émotions indescriptibles allant de la joie à la perplexe, de la tristesse viscérale à la douce mélancolie. Son seul équivalent dans le cinéma actuel, c’est certainement
Southland Tales, de Richard Kelly, phénomène de cinéma barré avec lequel on vous bassine depuis maintenant deux ans mais qui mérite tellement que vous le découvriez. Les propositions de cinéma, originales et audacieuses, étant de plus en plus rares. Kelly ne se prive d’ailleurs pas pour rendre hommage à
Repo Man en empruntant littéralement des éléments clefs ou en s’inscrivant dans cette même mouvance de légèreté acidulée, avec le souvenir – lointain mais persistant – d’une nostalgie clinquante pour une époque pas si dorée, doucereusement anxieuse. Ne pas croire cependant que la préparation de
Repo Man se soit déroulée dans une ambiance cordiale et désinvolte. Si le film a rapidement connu un statut pas immérité de film culte, il a manifestement connu de fâcheux problèmes avec le producteur, pas trop satisfait du résultat en avance sur le temps, qui a essayé de censurer les passages trop acerbes concernant la sacro-sainte American Way of Life. Surtout sous Reagan. Sous sa surface légère et bubble-gum très eighties, se cache un discours viscéral, ensanglanté, dont le nihilisme semble hérité d’un certain Sam Peckinpah. Le cinéma américain subversif n’est donc pas mort.

Sur fond de peur de guerre nucléaire (obsession de Alex Cox, jamais ouvertement clamée dans le récit), l’histoire s’articule autour de Otto, un jeune punk (Emilio Estevez, juste génial avant de céder aux sirènes du «brat pack» et des comédies inoffensives) qui aime à tout casser sur son passage et se consume dans un quartier paumé de Los Angeles. Pour ainsi dire, il rythme sa vie entre les journées de boulot tannantes dans un supermarché où les emballages de produits de consommation font flipper et les nuits folles à pogoter avec ses potes Duke (Dick Rude, acteur fétiche de Cox) et Debbi (Jennifer Balgobin), tous deux punk jusqu’au bout des doigts. Rares moments exaltants d’une existence morne. Problème : il est fissa viré de son boulot. Re-problème: ses vieux, anciens hippies baba cool qui ont mal tourné et quelque peu oubliés leurs idéaux de l’époque vernis de Woodstock, refilent l'argent des études de leur fiston à un prédicateur charlatan (pléonasme). A partir de là, plus rien ne sera comme avant et le film prend des détours plus alambiqués et non moins séduisants: l’ami Otto, en pleine désoeuvrement, croise des individus bizarres comme Bud (Harry Dean Stanton, sortant d’un rêve bizarre de Wim Wenders entre Paris et Texas), adepte de philosophie zen, qui collectionne les bagnoles dont personne ne veut et lui donne envie de devenir un «Repo Man» pour un garagiste fou (Tracey Walter, acteur repéré chez Jonathan Demme). Dans leurs pérégrinations, ils s’attachent à une étrange voiture, celle d’un scientifique sorti de nulle part (Fox Harris) et dont le coffre renfermerait soi-disant une entité extra-terrestre. Et si le fantastique contaminait un peu toute cette grisaille existentielle ?
La généalogie du film est complexe. Après avoir quitté l’UCLA (école de cinéma aux Etats-Unis), Alex Cox cherche des projets de scénario. Il commence par écrire un script pour United Artists sur un déserteur britannique pendant la première Guerre Mondiale qui est rejeté car trop anglais, trop onéreux et trop antimilitariste pour les producteurs. Après cette déconvenue, Cox rencontre Adrian Lyne qui venait de réaliser
Ca plane les filles, avec Jodie Foster et voulait passer à quelque chose de plus ambitieux : réaliser un film sur la possibilité imminente d’une guerre nucléaire. Enthousiasmé par ce sujet qui le préoccupe, il s’exile et écrit pour lui un scénario ayant comme titre
The Happy Hour. Lyne lit le script et déclare qu’il ne peut plus le mettre en scène sous prétexte qu’il s’est engagé entre temps sur un autre projet. A savoir le périssable
Flashdance. Seconde déconvenue pour Cox. Il retrouve deux anciens potes de l’UCLA : Jonathan Wacks et Peter McCarthy, le premier avait réalisé un documentaire; le second, une série. Tous les deux avaient monté une boîte qui faisait également agence de publicité. Au bout du rouleau, Cox leur demande s’ils ne seraient pas intéressés de produire un long métrage. Les deux amis, confiants en l’inspiration débordante de leur complice, acceptent en lui demandant de revenir avec un scénar. La première mouture sera
The Hot Club, une comédie sur des vétérans de la guerre nucléaire. Ils le lisent, apprécient et essayent de trouver l’argent nécessaire pour le tourner en faisant par ailleurs appel à Marie Canton, qui était également à UCLA. Hélas, ils sont rapidement confrontés à des problèmes de budget. Le projet est – encore une fois – annulé.
En dépit des sévères anicroches, Cox ne désespère pas et revient avec un nouveau scénario. Son titre ?
Repo Man, au contenu moins ambitieux, qui dépeint Los Angeles du point de vue de Cox (c’est-à-dire tout sauf rutilant) et s’inspire du Mark Lewis, voisin du cinéaste qui passait sa vie à récupérer des voitures en sale état. Pour taper dans l’œil des investisseurs potentiels, il propose une sorte de «packpage» où il inclut dans le scénario quatre pages de bande dessinée afin de donner une idée de l’aspect visuel de l’univers foisonnant. Pour Cox, l’exercice est si stimulant qu’il entreprend de tout reproduire dans un
comic book mais l’exercice réclame trop de travail et d’énergie. Michael Nesmith tombe sur cet assemblage original et le propose à Bob Rehme, alors à la tête de Universal, connu pour donner la chance à des projets autres au sein d’une industrie a priori plus encline au consensualisme. Pendant que Repo Man se monte, Rehme est remplacé par un nouveau responsable moins clément qui va lui foutre des bâtons dans les roues. Kelly Neal de Universal s’est occupé de la sortie du film dans les salles en prenant le parti de soutenir à fond l’équipe. Le film est soutenu par la bande-son chère à la communauté punk regroupant Iggy Pop, Los Plugz, Circle Jerks, Fear, Suicidal Tendencies, Black Flag et Juicy Bananas dans un album qui se vend et s’exporte de manière très positive. Ce n’est pas pour autant la fin des galères pour la sortie du film en vidéo: la scène finale et des passages trop outrageux sont complètement modifiés. Alex Cox, un peu dégoûté par cette expérience, dira même qu’Universal a essayé de transformer son film pour l’affadir et le rendre risible, comme du Ed Wood.
Le film est heureusement visible aujourd’hui dans la version cinéma. Parcouru par un morceau culte d’Iggy Pop (longtemps avant le génial
In the death car chez Kusturica), aidé par le montage séduisant et énergique de Dennis Dolan et soigné par le chef-op Robby Müller, ayant déjà officié chez Wenders et Friedkin, le film se caractérise par une alchimie marquante. Entre autres qualités, il propose une peinture de Los Angeles loin de l’image yuppie des golden boys. Comprendre froid, sans âme, avec comme seuls héros quelques laissés-pour-compte de l'Amérique Reaganienne, paumés entre un idéalisme disparu, un retour à la morale abrutissant et un avenir gangrené par le cynisme vociférateur. Pour toutes ces raisons,
Repo Man, construit comme une bombe à retardement, un peu comme si une révélation apocalyptique allait nous exploser à la tronche en bout de parcours, est le porte-parole de tout cette génération en lutte contre un système inacceptable. A chaque détour de plan, Cox hurle silencieusement un fuck en signe de révolte à ce monde sinistre. Bien sûr, le résultat est très fantaisiste, très adolescent, très simplet. Pourtant, à chaque minute, on se contrefout de tous ces écueils pour vieux cons débranchés et on jouit d’une telle invitation poétique qui, ô grand mérite, ne prend pas ses spectateurs pour des sots et répond, en passant, aux aspirations que l’on a tous déjà eu une fois dans sa vie et que l’on nourrit secrètement pour niquer ce système social de l’intérieur. Au moins, c’est pervers et contre tous.

Mais, au-delà du discours déterminé, le plaisir naît de l’intelligence émotionnelle du scénario qui invite sans chercher à tirer des fils manipulateurs à voir le film à répétition pour déceler des indices souterrains ou explorer des contrées hasardeuses. Pour donner un exemple, on ne comprend que la seconde fois, en observant attentivement le générique de début, d’où provient cette mystérieuse voiture qui cache un ténébreux secret dans son coffre. Mieux: le brassage des genres crée une atmosphère unique. Aux commandes du scénario, Alex Cox est un cinéphile boulimique qui vénère autant le film noir science-fictionnel (référence immédiate au
Kiss me deadly, de Robert Aldrich) que le western-spaghetti (le désert du Nevada pour l’introduction, la bande-son évoquant illico Ennio Morricone). Un genre qu’il pastichera allégrement – mais sans la même fougue explosive – dans le sympathique
Straight to Hell, en 1987. La raison pour laquelle on n’entend plus parler de Alex Cox aujourd’hui ?
Walker, pourtant scénarisé par Rudy Wurlitzer (
Pat Garrett et Billy the Kid), qui tire le portrait du gouverneur américain William Walker dans le Nicaragua du 19ème siècle. Le film jouait sur les décalages et les anachronismes. D’un côté, il rendait hommage au cinéma de Peckinpah et de l’autre tapait sur la politique ricaine actuelle. Par la suite, les aficionados de Cox doivent se contenter de quelques films injustement inédits en France (
The Winner) bien que disponibles en zone 1 et surtout une succession de projets manqués comme
Las Vegas Parano, l’adaptation du roman de Hunter S. Thompson, qui sera finalement réalisée par Terry Gilliam (il ne fera que la co-scénariser).
LE COIN DU CINEPHILE: la petite boutique des horreurs de RLV
POUR LIRE TOUS LES COINS DU CINEPHILE, CLIQUEZ ICI
LES DIX DERNIERES EDITIONS
Le visiteur du musée (Konstantin Lopouchanski) Les négriers (Gualtiero Jacopetti et Franco Prosperi) Caniche (Bigas Luna) Sleeping beauty (James B. Harris) Derrière la porte verte (Mitchell Bros) Jours tranquilles à Clichy (Jens Jørgen Thorsen) Spécial Luis Buñuel (Un chien Andalou / Simon du désert) La colline des hommes perdus (Sidney Lumet) Suspicious River (Lynne Stopkewich) Repo Man (Alex Cox)