En Jamaïque, «Rockers» est le nom que l'on donne à l'un des trois sous-genres qui composent le Reggae. C’est aussi le titre d’un film culte qui célèbre cette culture musicale Rastafari comme force transcendante sur une île en crise identitaire cernée par les bidonvilles, l’exploitation des pauvres et accessoirement des bécanes qui ne fonctionnent plus. Le meilleur de la
weed et de la
dread culture au cinéma, c’est ici, et pas ailleurs. Avec des batteurs de légende et une bande-son exceptionnelle.
"Si les noms de Burning Spear, Gregory Isaacs, Big Youth and Jacob Miller ne vous disent rien, Rockers est une bonne entrée en la matière."
C'est bien connu: sous chaque cinéphile, se cache un mélomane. Pas la peine d’aimer les films musicaux pour savourer ce formidable
Rockers. L’introduction du
Satta Massa Gana par Third World où l’on appelle ouvertement à la réconciliation entre Blancs et Noirs donne le ton à la fois musical et politique. Au même moment, on découvre le héros Horsemouth qui décrit sans en avoir l’air une situation sociale peu clémente (les riches profitent des pauvres englués dans une souffrance invivable). C’est ce mélange de musique et d’esprit rebelle qui va faire tout le sel de ces aventures.
Satta Massa Gana, morceau entêtant s’il en est, va poursuivre d’un bout à l’autre. Et ainsi de suite, chaque scène contient sa musicalité, sa sonorité, son tempo, ses morceaux phares. Réalisé en 1978, ce film Jamaïcain réalisé par Ted Bafaloukos, cinéaste grec de son état, vaut avant tout pour sa bande-son (génialissime) qui permet d’écouter toutes les valeurs confirmées du reggae de l’époque. Au casting donc, que du bon: Robbie Shakespeare, Big Youth, Burning Spear, Gregory Isaacs, Count Ossie, Tommy Mc Cook, Theophilius Beckford, Jacob Miller, Peter Tosh. Tel quel, il faut prendre comme un enchaînement de séquences et de sons qui fait du bien aux yeux et aux oreilles. Et à ce niveau, on pourrait presque regarder
Rockers uniquement pour sa musique si les images n’étaient pas aussi dépaysantes, significatives et donc révélatrices de l’ambiance d’une époque faussement svelte.
Pas de contemplation béate pour autant,
Rockers contient son argument scénaristique, aussi minimaliste soit-il. Donc on suit, pendant moins de deux heures, Leroy "Hoursemouth" Wallace, génial batteur du ghetto de Kingston et médiocre père de famille sans emploi, qui sacrifie ses devoirs conjugaux sur l’autel de sa passion musicale. Malin, il a trouvé le moyen de gagner sa vie en investissant dans une moto (une Honda S90) afin de faire la tournée des studios, y récupérer des disques et les revendre dans les «sound systems» de l'île. A côté, il assure une participation dans le groupe de Jacob Miller lorsqu’il se produit devant un public de touristes. Bref, tout roule. Le drame surgit le jour où on lui vole sa moto. L’intrigue décolle enfin et noircit ses cases
peace. Notre protagoniste cherche à récupérer sa moto et au fil de son enquête, découvre un trafic d'objets volés perpétré par une mafia locale. Pour se rebeller contre une situation inacceptable, il organise un casse avec ses potes. Jusqu’à ce que la fin justifie tous les moyens. Résolution simpliste de happy-end qui n’a strictement aucune importance tant l’attrait majeur du film réside dans la capacité du réalisateur à saisir une ambiance et par la même une culture colorée et potentiellement riche.
La vie, c’est donc chanter. L’objet, peu commun, tout en plans-séquences et en plans fixes, aux cadres composés, ne ressemble qu’à lui-même. D’autant que peu d’écart sépare les personnages des acteurs. En substance, on peut prendre ce film au rythme atypique comme une variation du
Voleur de Bicyclette et de
Robin des bois traitée sur le mode de la Blaxploitation Jamaïquaine. Mais attention aux apparences, il ne s’adresse pas qu’aux amateurs de raggae roots: il est ouvert à tout ceux qui veulent en savoir plus sur les origines d’une culture et accessoirement à tout ceux qui aiment la musique dans toute sa richesse et de fait sa diversité. Si les noms de Burning Spear, Gregory Isaacs, Big Youth and Jacob Miller ne vous disent rien,
Rockers est une bonne entrée en la matière. C’est un moyen très ludique de découvrir la culture raggae à sa source puisqu’on voit les principaux membres à la fois sur scène (Gregory Isaacs en concert) et dans la vie de tous les jours (Burning Spear qui chante
Jah No Dead à cappella, à la cool, en fumant face à la mer). Le personnage principal sert de fil conducteur pour partir à la rencontre de différents intervenants. Son trajet est émaillé de rythmes, de découvertes, et de sons qui reviennent de manière discrète. Au passage, on peut découvrir plusieurs studios marquants comme le Channel One Studio. Avec cet itinéraire zigzaguant, ce film musical donne la fièvre dans le sang et la musique dans la peau. A l’époque, on n’avait pas peur de s’amuser.
A l’intérieur de ce schéma hédoniste, le réalisateur a profité de cette expérience pour donner à voir le contexte social, économique et culturel de la Jamaïque au milieu des années 70, dans la continuité des années de marasme total qui ont suivi l'acquisition de l'Indépendance en 1962. Cette épaisseur politico-sociale jamais anodine contribue à faire de
Rockers, un précieux documentaire d’époque. D’ailleurs, à l’origine, il devait être conçu comme un documentaire mais certaines scènes trahissent cette impression notamment celles qui appartiennent au registre burlesque (celle de la discothèque où un DJ spécialisé dans la soul et le funk se fait dégager de sa cabine) invitant au décalage et chassant tout esprit didactique. C’est aussi ce qui explique la sensation bizarre de reluquer un film qui n’appartient à aucun genre si ce n’est la fable Iosselianienne rehaussée de naïf. Apparemment, cette bizarrerie latente aurait tellement marqué Tim Burton que ce dernier aurait repris l’idée du héros à la recherche d’un véhicule siglé d’une tête de lion pour son
Pee wee’s big Adventure. Pour ceux qui ne l’auraient pas vu, il est sorti en DVD dans une belle édition à l’occasion de son 25ème anniversaire (MDV). Il n’est proposé qu’avec des sous-titres anglais, indispensables pour comprendre le «patois rasta», un anglais des îles très modifié. Autrement, pour avoir une autre vision du phénomène, il faut impérativement voir
Made in Jamaïca, documentaire complémentaire mais très nostalgique de Jérôme Lapêrrousaz, qui analyse les disparités entre le
Reggae Roots et le
Reggae Ragga-dancehall. Tout un programme.
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