Si Jörg Buttgereit avait œuvré dans le cinéma actuel, il aurait certainement la reconnaissance arty d’un Douglas Buck. A l’instar du réalisateur du remake de
Sisters, qui au gré de ses sketchs est parti d’une horreur explicite voire grand-guignolesque à une douleur sourde et infiniment plus subtile, le réalisateur teuton a fait montre d’une évolution tangible depuis
Nekromantik. Dommage de fait qu’il ait toujours été catalogué au rôle anecdotique de provocateur invétéré et malsain.
Schramm est son dernier film et certainement son meilleur.
" Le film, plutôt rigoureux, moins leste que Nekromantik, aimerait marquer les esprits de manière viscérale et obsédante."
On a connu Jörg Buttgereit, cinéaste spécialisé dans les univers crapoteux et le malaise sur bobine, avec les
Nekromantik, opus obscurs dans lesquels le réal cherchait ostensiblement – et sans grand talent, disons-le – à transgresser le tabou d’une déviance sexuelle: la nécrophilie (un film comme
Kissed, de Lynne Stopkewitch, prouvera qu’il est possible de parler de la chose sans tomber dans les écueils propres aux films de Buttgereit). Incontrôlable, ce réalisateur reste ostracisé du circuit: il est même souvent détesté par les amateurs du genre qui ne supportent pas sa volonté de faire de l’horreur avec des résonances auteurisantes ou grotesques.
Schramm est son quatrième long métrage et il l’a réalisé environ six ans après le premier
Nekromantik. C’est aussi et sans doute son meilleur: si certes il y a toujours le vernis provocateur (un homme qui prend du plaisir en écoutant les ahanements de sa voisine et en se vidant avec un vagin artificiel qui appartient au tronc d’une poupée gonflable) voire sensationnaliste (un pénis cloué en gros plan, un œil énuclée, une dent arrachée) d’une complaisance assumée, confinant au surréalisme, il y a aussi un soin à la forme et un travail sur le son qui cherchent à faire pénétrer le spectateur dans la psyché d’un cerveau malade: celui d’un tueur en série, accessoirement chauffeur de taxi et cousin très éloigné de Travis Bickle (Robert de Niro dans
Taxi Driver, référence revendiquée par Buttgereit), en proie à la misère sexuelle et sa folie asociale et dévastatrice qui le travaille au corps (le corps du personnage principal – son visage, son dos, son ventre, son sexe, ses fesses – est uniformément filmé comme un bout de viande prêt à être torturé, de la même façon que les corps de ses victimes sont corvéables) et à la raison (des flash, des mouvements de caméra étrangement circulaires – Gyorgy Palfi le reprendra d’ailleurs de manière plus poussée dans
Taxidermie). Dans son genre, le résultat, né après le tournage de
Nekromantik 2, lorsque Buttgereit a eu un ulcère, est très efficace d’autant qu’il est dépourvu d’humour et marque de manière incisive un aboutissement certain dans la quête du cinéaste. Mélange d’hermétisme rigide et d’effluves gore, son cinéma ne s’adresse pas à tout le monde mais possède cette capacité à toucher du doigt un certain vérisme dans l’horreur et, par extension, à traumatiser celui qui accepte l’expérience. A ses risques et périls.
Hanté par l’héritage du Cronenberg des débuts, le récit qui revisite les codes du film de serial-killer (cela va d’
Henry, portrait d’un tueur en série à
Schizophrenia) de manière très expérimentale, se passe essentiellement dans un appartement stérile, capharnaüm mental du protagoniste où les murs sont repeints en blanc pour masquer le sang qui vient d’éclabousser. La narration est abrupte, le style visuel dérangeant :
Schramm adopte la subjectivité et donc les hallucinations du personnage principal englué dans sa solitude Polanskienne (peur de l’extérieur) et ses névroses oppressantes qui peuvent parfois s’exprimer à l’écran de manière littérale et marquante (le vagin géant entouré de poils pubiens et affublés de dents carnassières). On peut être tenté de le mettre en analogie avec un autre film de serial-killer aux desseins expérimentaux:
Sombre, de Philippe Gandrieux, qui lui au contraire joue sur l’errance dans un monde extérieur avec des accents de fable macabre et d’expérimentations douées où là aussi le réalisateur joue sur différents niveaux d’émotion (les enfants au cinéma qui s’esclaffent ou ont peur des images qu’ils perçoivent sur l’écran). Le réalisateur «explique» le mal-être du tueur en concluant que sa brutalité exacerbée est provoquée par la peur des femmes qu’il ne peut aimer que mortes et celle, plus indicible, d’exprimer des sentiments aussi profonds que l’amour, le désir ou le don de soi (la relation avec la voisine prostituée).
Là aussi, il y a l’envie de traiter le genre sous l’angle du conte. Mais ça ne fonctionne pas aussi bien: l’idée de jouer sur un univers romantique (les scènes oniriques où il danse une valse et ressemble soudainement à monsieur tout le monde) face à l’anonymat de la ville où on se plombe dans la rue (le quidam qui se suicide), où l’argent naît grâce au sexe sans âme (la scène du restaurant), où les prosélytes recueillent les désespérés de l’existence (les témoins de Jéhovah), où les zones d’ombre restent inexpliqués (la fascination secrète pour l’esthétique nazie intrinsèquement liée aux fantasmes sur les jeunesses Hitlériennes). Cette alternance binaire pour contrecarrer l’étouffement ambiant est bien lourdingue, d’autant qu’elle desserre la trame à défaut de lui donner du souffle. Pourtant, force est de reconnaître qu’en terme d’horreur graphique, le réalisateur révèle un talent formel pour filmer l’atrocité même s’il est toujours à deux doigts de tomber dans le pastiche.

Le film, plutôt rigoureux, moins leste que
Nekromantik, aimerait marquer les esprits de manière viscérale et obsédante. En tout cas, si vous avez envie de découvrir ce réalisateur, c’est assurément vers
Schramm qu’il faut vous tourner. Le but – décrire la détresse avant les meurtres – est plutôt intéressant d’autant qu’il émane la même sensation pathétique que
Moi, Zombie: chronique d’une douleur, d’Andrew Parkison, auscultant les angoisses existentielles d’un zombie. Ce n’est pas, toutefois, à mettre sous tous les yeux.
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