Par - publié le 20 mars 2007 à 05h01 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h30 - 3 commentaire(s)
Comme le dit très justement Paul Schrader, Scorpio Rising a si souvent été pillé que même sans l’avoir vu, on le connaît déjà. Un nouveau visionnage permet de constater que ce court-métrage culte, polémique et labyrinthique de Kenneth Anger a constitué une source d’inspiration pour tous les faiseurs d’images bizarres. Justifiant ainsi le Dithyrambe.

" Tout Scorpio Rising doit être vu sous l’angle de l’ironie: les symboles sont désamorcés par l’absurde d’autant qu’un phénomène de mode sociétal aussi bidon qu’inquiétant est rigoureusement passé à la moulinette visuelle. "

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Qu’on se le dise : Kenneth Anger reste la figure mythique du cinéma underground américain. Point barre. Avant de réaliser la bombe à retardement Scorpio Rising, Kenneth Anger, formaliste prodigieusement doué, toqué de Aleister Crowley et d’expériences extrêmes, possède un parcours riche. Son premier court métrage Fireworks, réalisé en 1947, ne passe déjà pas inaperçu. Sous l’influence de Lautréamont, le cinéaste met en scène un fantasme homosexuel sadomasochiste où, dans une atmosphère cotonneuse, le corps d’un jeune homme est torturé par une bande de marins lubrique. Alors président d’un jury de festival, Cocteau tombe sous le charme de cet émule de Jean Genet et lui remet le prix de l’œuvre poétique. Les deux artistes se retrouvent lorsque Anger s’installe à Paris et assemblent leurs points communs (ils partagent tous deux le même goût pour l’iconographie mystique). Pendant cette parenthèse, Anger réalise Puce Moment sur la face sombre de la machinerie Hollywoodienne, qu’il dédie à sa grand-mère, jadis costumière sur les plateaux du muet – il a utilisé pour l’occasion ses robes et ses accessoires de maquillage. De cette expérience, de cette fascination, naît le sulfureux Hollywood Babylon, pavé gargantuesque qui demeure aujourd’hui comme une bible absolue sur l’écaillage des illusions illusoires de l’usine à rêves. De retour aux États-Unis, Kenneth Anger s’hasarde dans un registre ésotérique en construisant la sarabande expérimentales d’Inauguration of Pleasure Dome, à travers laquelle il révolutionne la grammaire cinématographique et travaille une image malléable où toutes les superpositions sont concevables. L’assemblage novateur ressemble à du pop-art.



Tout ça, c’était juste avant Scorpio Rising, sorte d’aboutissement barbare, chef-d’œuvre fétichiste et satanique, qui reste l’un de ses travaux les plus connus. Le cinéaste présente une vision quasi-transcendée du mythe du biker américain. Sommairement, on suit un jeune motard, reflet d’une génération perdue, errant entre longues virées nocturnes et fêtes aux accents de bacchanale, qui plonge dans les sectes de motoristes américains dans les années 60 où les rituels bestiaux impliquent des codes vestimentaires et sexuels. L’inspiration de Anger pour créer Scorpio Rising est née lors une rencontre avec un groupe de motards, qui avaient construit eux-mêmes des motos d'exposition flamboyantes. Dans un dédale méandreux d’images organisées comme dans un cauchemar, Anger continue de négliger de manière radicale les règles usuelles de la narration pour s’adonner à un grand bain d’expérimentation formelle, préfigurant sa fascination pour l’occulte et la magie noire, où des symboles se frottent les uns aux autres (les motards en cuir noir sont assimilés à des Thanatos narcissiques, la moto à un emblème provoquant autant le plaisir solitaire que le danger de l’ivresse) et révèlent leur dimension érotique insoupçonnée.


Là-dessus, il privilégie la notation et l’atmosphère à un cheminement pragmatique. Récuse le psychologisme et l’académisme. Adosse diablotin chrétien et démons antiques lors des messes noires. Révèle l’envers du décor putride de l’idéal californien. Bref, laisse libre cours à ses désirs où sexe, angoisse, destruction, délinquance, frustration, mort, violence, icône et moto se chevauchent. Et après ? Après rien parce que le film refuse à raison toute velléité analytique et en même temps tout parce qu’il est hallucinant de constater à quel point ce bloc perturbant et novateur a été repris, assimilé, malaxé. Que ce soit dans les babioles anodines (le court métrage porno Sex Garage, odyssée priapique dans l’auto-érotisme, où un motard fait littéralement l’amour à sa moto) aux trips purs de Stan Brakhage en passant par les délires en bobine à la durée extra-large de David Lynch, David Cronenberg ou Alejandro Jodorowsky.



Outre ses images, l’élément fondamental de Scorpio Rising reste sa bande-son. On pourrait dire la même chose pour tous ses films (Eaux d’artifice, chef-d’œuvre de transparence et miracle esthétique qui revisitait les Quatre Saisons de Vivaldi). Or, dans Scorpio Rising et plus précisément dans l’esprit d’Anger, elle introduit en réalité une dimension ironique : les tubes pop utilisés servent à générer une émotion précise chez le spectateur de l’époque pour qu’ils collent sur ces images une musique populaire, banale, afin d’en dénaturaliser le sens. En cela, il essaye de respecter l’esprit des cérémonies sataniques où concrètement on récite la messe à l’envers. D’ailleurs, tout Scorpio Rising doit être vu sous l’angle de l’ironie: les symboles sont désamorcés par l’absurde d’autant qu’un phénomène de mode sociétal aussi bidon qu’inquiétant est rigoureusement passé à la moulinette visuelle. Ainsi, des traditions primitives et païennes s’expriment dans un contexte actuel. Ainsi, les machines qu’il s’agisse des motos ou des armes à feu deviennent des organes sexuels, un peu comme les pistolets étaient des symboles de virilité dans les westerns. Ainsi, Scorpio Rising, magma percutant sans mode d’emploi qui rappelle à quel point des parangons du film de bikers comme Easy Rider de Dennis Hopper, Hells Angels on wheels de Richard Rush et autres The Wild Angels de Roger Corman, tous trois dans des genres certes opposés, paraissent désormais terriblement usités. Scorpio Rising, lui, survit, dérange, hurle sans avoir recours à la nostalgie péquenaude ni même une palme d’or. Sa discrète aura culte suffit. De nos jours encore, il ressemble à un de ses films brûlants qu’on se refile sous le manteau.



En faisant fi de toute information, on peut prendre Scorpio Rising pour ce qu’il cherche à être : une expérience hallucinante et hallucinatoire sous LSD. A ce sujet, nulle crainte : Anger ne cache pas avoir travaillé sur le montage de son film en carburant aux amphétamines. Il aime d’ailleurs à raconter cette anecdote qui selon lui est responsable de la virtuosité de Scorpio Rising : un jour, on dépose par erreur un film devant sa porte. Croyant qu’il s’agissait de ses bobines, Anger visionne et découvre à la place un autre film. Pas n’importe lequel puisqu’il s’agit de The last journey to Jerusalem, objet destiné à l’église Luthérienne qui traitait son sujet religieux avec un mélange de rigueur et de ridicule avoué. Pour lui, c’est la révélation : il intègre des extraits de ce film à Scorpio Rising pour créer un montage parallèle selon les règles de Eisenstein. Ça renvoie à une autre anecdote, celle de Que Viva Mexico!, film maudit du maître susmentionné dont Anger n’avait vu qu’une version tronquée. Avec ses moyens, il a réalisé son propre montage de Que Viva Mexico ! à partir des notes laissées par le cinéaste russe. Pour lui, finalement, peu importe que le résultat n’ait plus le même sens sur la table de montage, ce qui l’intéresse réside davantage dans la confusion et la bizarrerie du produit fini. A l’époque de Scorpio Rising, la censure ne lui pardonne rien (Anger ira même jusqu’à publier un faux avis de décès dans un magazine à la fin des années 60) mais cela ne l’empêche pas de peaufiner en ermite pendant plus de dix ans le joyau Lucifer Rising, contemplation métaphysique généreusement abstraite pas très éloignée de l’univers de Terayama ou de, plus tard, un Ron Fricke (promis, on parlera de l’immense Baraka dans les semaines prochaines). Aujourd’hui, revanche totale: Scorpio Rising est devenu un classique formellement novateur et très ambigu dans sa substance qui tient à la fois de différentes mouvances. La preuve, il a profondément marqué le cinéma et la musique. Ce n’est pas un hasard si par exemple le groupe Death in Vegas lui a emprunté son titre pour intituler l’un de leurs albums, contenant notamment le culte Dance around my throat.

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