On pourrait résumer
Six String Samurai, de Lance Mungia en une addition d’influences (
Mad Max,
Baby Cart, Terry Gilliam, tutti quanti) mais à la fin de ce bout de pelloche, on ne pense plus qu’à son originalité et sa folie très étanches. Un film barré sorti il y a dix ans et oublié des esprits cinéphiles.
"A l’origine, on a le synopsis US le plus improbable et fou de ces dix dernières années avec celui d’Idiocracy, de Mike Judge (hilarante comédie sortie cette année dans le même anonymat écoeurant), qui repose sur un argument d’effet papillon propre à l’uchronie."
Rien ne sert de faire de la gratte si on ne sait pas manier le sabre. Tel pourrait être l’enseignement de
Six String Samurai, film bizarre et méconnu qui avec peu de moyens a réussi à fomenter une sorte de maelström enthousiasmant où tout plein de courants cinématographiques et d’émotions contradictoires (c’est rigolo sans être vraiment drôle) se livrent une bataille cruelle et sans merci. L’idée a commencé à germer dans l’esprit de deux lascars (Lance Mungia et Jeffrey Falcon) qui ont eu envie de se faire plaisir en réalisant un film dans lequel leur cinéphilie vorace répond à leur soif d’originalité. C’était en 1996. Deux ans plus tard, le film sort. Dans l’anonymat le plus total (expliquant ainsi l’absence de sortie hexagonale). A l’écran, le résultat, inqualifiable sans être exempt de faiblesses, ne trompe pas sur les intentions ludiques: faire du cinéma pour le fun en essayant de convertir le maximum de gens. Si on n’adhère pas aux partis pris des premières images tonitruantes, il y a de fortes chances pour que vous rejetiez en bloc en arguant – le retard faisant – à du Kitamura à la sauce Big Mac. Le film vaut mieux même s’il pèche par gourmandise et ne contrôle pas toujours ses excès.
A l’origine, on a le synopsis US le plus improbable et fou de ces dix dernières années avec celui d’
Idiocracy, de Mike Judge (hilarante comédie sortie cette année dans le même anonymat écoeurant), qui repose sur un argument d’effet papillon propre à l’uchronie. Dans
Six String Samurai, la guerre froide a été remportée par les Russes qui ont envahi le pays (s’appelant désormais les Etats Unis de Russie). Conséquence: les Etats-Unis sont devenus un pays post-apocalyptique désolé, voué à la déraison, où Elvis Presley est devenu le roi (le vrai) et Vegas (qui s’appelle ici Lost Vegas), une enclave a priori sécurisée. Ailleurs, ce n’est plus qu’un désert rouge au sens propre comme figuré où des hommes voués à la déréliction retournent à un état primitif de bestialité. Après quarante ans de rock 'n roll, le Roi décède. On doit le remplacer et la population attend tous les rockeurs (Samurais, accessoirement) qui viennent faire le pèlerinage. Ils vont se livrer une guerre sans merci pour décrocher le titre suprême. Le postulat de base renvoie inévitablement au
Mad Max 2, de George Miller, ne serait-ce qu’à travers la présence d’un marmot abandonné qui marche sur le pas du protagoniste. Le héros du film est un cow-boy élégant, lunettes classes et bien sapé, qui cache sous sa guitare une épée qu’il manie du feu de Dieu Zatoichi. Face à lui, des anars de l’Armée rouge et surtout le vilain Top Hat (incarnation de la mort) cherchent à prendre le pouvoir de la cité laissée à l’abandon du king en prônant le hard-rock pour effacer l’ère du rock traditionnel.
De fil en aiguille, le traitement va déconner même si – et c’est le grand paradoxe de ce film – après de formidables mises en bouche, il demeure convenu dans sa résolution inévitable. Pendant environ une heure trente, on nage entre le post-nuke (sans être du George Miller) et le film d’épée (sans être du Tsui Hark) en ayant en tête le comics
Red Son, de Mark Millar, avec un Superman rouge au pays des Soviets. Même si la présence d’un Bruce Campbell aurait considérablement alimenté la machine drolatique (l’ombre tutélaire de tonton Raimi plane sans crier gare), on est finalement plus proche d’un délire surréaliste blindé de références éparses (les sirènes de l’Odyssée) avec des personnages dans l’action (comprendre qu’ils agissent avant de parler). L’économie de dialogues ne masque pas le fait qu’ils ont été ostensiblement écrits dans l’unique but de frapper l’esprit du spectateur pour qu’il les récite après avoir vu le film. Filmé en 35 mm avec une caméra Panavision (une aubaine puisqu’ils ont tout récupéré à prix bas – car les prix sont bas à Prix-Bas), le récit est taillé dans le marbre manichéen (le méchant est symboliquement habillé en noir et tous les personnages rencontrés au gré des pérégrinations représentent le mal) et récuse ainsi toute ambiguïté. Les conditions dans lesquelles le film a été tourné favorisent le statut de film culte. Au-delà de tout, son écueil, c’est d’être plus stylisé (donc exercice de style) qu’incarné (on ne ressent finalement pas grand-chose pour les protagonistes de cette épopée mineure). Et donc de créer autant la distanciation que la fascination.
Mais on conserve un bon souvenir de l’expérience – éminemment, sensorielle. Les effets plus
cheap que virtuoses provoquent la bonne humeur et annihilent toute prétention arty (l’atmosphère, le son, l’image et la musique imposent leur ton décalé et priment sur tout). La photo de Kristian Bernier met idéalement en valeur les décors naturels de la Vallée de la mort. Intéressant et original, ce petit objet filmique peu identifiable, visiblement non désiré sur le territoire français mais convoité par les cinéphiles avides de curiosités stimulantes, est disponible en zone 1. Avec plus de reconnaissance, il serait sans doute autant adoré qu’un
Bubba Ho-Tep dans lequel on parlait déjà du King mais où on ne chantait pas
Always on my mind, encore moins
We don’t need another hero.
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