Par - publié le 18 mars 2008 à 12h03 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 13h38 - 0 commentaire(s)
Vous rêviez de découvrir l’adaptation sur grand écran de La belle aux bois dormants pour adultes ? James B. Harris, que beaucoup connaissent pour le frétillant Cop, son adaptation du roman de James Ellroy, a pensé à vous en réalisant Sleeping Beauty (Some Call it Loving), curiosité lubrique et follement élégante qui tire son argument d’une nouvelle de John Collier (un conte de fées où les princes charmants ne sont plus charmants). On y voit une femme, endormie depuis huit ans par des drogues et exhibée dans des fêtes foraines, qui est achetée pour un dollar par un musicien de jazz. Ce dernier l'éveille d'un baiser. Amour, mort et fantasme dans cette symphonie très troublante de couleurs chatoyantes et d’émotions charnelles. A quand le zone 2 ?

"Construit comme un faux-semblant, Sleeping Beauty passe comme par magie, porté par un souffle unique, intoxiqué par un poison doucereux, cerné par la noirceur de ses abîmes, habité par l’inquiétude du lendemain."

Sleeping Beauty est une vraie étrangeté (au sens baroque et inapprivoisable) dans le parcours de James B. Harris, cinéaste rarissime qui a réalisé cinq films en trente-cinq ans! Une discrétion qui s’explique pour plusieurs raisons. Tout d’abord, le refus des compromis – qui l’apparente beaucoup à Dennis Hopper cinéaste. Ensuite, la volonté de conserver à tout prix son indépendance (il a attendu huit ans pour réaliser un second long métrage). Enfin, l’ambition de faire un cinéma qui lui plaît en prenant le temps de choisir des sujets idoines. Mais James B. Harris reste surtout réputé pour être le producteur de Kubrick première période (L'Ultime Razzia; Les Sentiers de la gloire; Lolita et quelques projets avortés). Au moment où il assure la production de Docteur Folamour de Stanley Kubrick, le cinéaste, vétéran de la guerre de Corée, signe sa première réalisation avec Aux postes de combat dont l’histoire aux thèmes similaires (guerre froide, menace nucléaire, contexte paranoïaque) refuse la bouffonnerie pour un réalisme cru et bride les tentations parodiques pour dramatiser des événements. Il se décoincera par la suite (Fast Walking et son parfum grotesque). Le fait qu’il ait laissé Kubrick en plan ne doit pas être perçu comme une trahison. Kubrick, ami conscient des dons artistiques du producteur, l’a encouragé à suivre cette voie pour exercer ses dons de metteurs en scène. Ce qu’il a fini par faire. Et plus que bien. Les films suivants de James B. Harris feront montre de la même méticulosité, occupés à briser les conventions de genre (Fast Walking qui dépeint un univers carcéral loin des clichés à travers l’itinéraire d’un maton qui aide un détenu à s’évader) ou à donner plus d’importance aux bouleversements psychologiques qu’à la progression dramatique (Extrême Limite, faux film d’action qui ne répond pas aux rebondissements obligatoires). Avec Sleeping Beauty, uppercut sauvage réalisé au début des années 70 et second long métrage, l’auteur navigue tout seul, sans boussole, dans des eaux troubles entre érotisme et fantastique et signe quelque chose de peu commun. Même dans le cinéma US seventies qui pourtant était un terrain propice aux créations, loin des doxas des studios Hollywoodiens.


Avec cet objet méconnu, il touche à son dessein secrètement fantasmé: privilégier les comportements obsessionnels des personnages et contredire les lois tenaces du déterminisme. Ici, ce ne sont pas les personnages qui sont les reflets de leur environnement mais l’inverse: cet environnement subit les transformations d’un personnage, si possible mystérieux. Il reproduira ce schéma dans Cop et Fast Walking à travers les itinéraires obsessionnels et aveugles de ses personnages masculins Fordiens, tous deux incarnés par James Woods. La première déroute de Sleeping Beauty vient de sa construction narrative inclassable qui longtemps avant David Lynch prend le parti de mélanger le rêve et la réalité et donc de perdre le spectateur dans un océan de sensations inexplicables. Construit comme un faux-semblant, Sleeping Beauty passe comme par magie, porté par un souffle unique, intoxiqué par un poison doucereux, cerné par la noirceur de ses abîmes, habité par l’inquiétude du lendemain. Partagé qu’il est entre tension érotique, perversion des archétypes, morale enfantine, mélancolie impuissante et atmosphère anesthésiante. Car en réveillant une femme endormie, un homme riche cloîtré dans sa luxueuse demeure voit son quotidien ordinaire contaminé par l’extraordinaire, sa réalité Fellinienne (sa maison cossue et confortable, remplie de femmes) par le fantasme (idylles saphiques où l'homme finit exclu).


On est proche du mythe de Frankenstein avec la créature qui prend le pouvoir sur celui, bien triste, qui l’a crée. La belle aux bois dormants faussement ingénue se prend aux jeux hédonistes qui régissent le lieu. L’homme, lui, dépassé par les femmes de ses rêves, n’a plus que ses yeux pour pleurer. Rassurons les inquiets: les autopsies du puritanisme ambiant et du refoulement sexuel dans une époque narguée par le doute ont la bonne idée de n’apparaître qu’en filigrane. Pour amplifier cette mutation, James B. Harris use du récit et du «contre-récit» à souhait, s'intéresse aux micro-mouvements, aux interstices dans l'image, expose le réel fantasmatique, explore sa formation et sa déformation à travers un montage extraordinairement complexe et imprévisible. A ce niveau, Harris fait montre d'une grande et subtile virtuosité technique dans le rendu de l'atmosphère, entre rêve et réalité. Les images sont superbes, granuleuses comme des photos. Les couleurs sont tantôt fades, floues, tantôt d'une extraordinaire netteté, et l'opposition du coloré et du sombre n'a jamais été aussi troublante. Avec cette utilisation virtuose des artifices, le cinéaste est sur la voie qui mène au «rêve lucide»: pont jeté entre le sommeil et, la veille, où la conscience de rêver ouvre un potentiel immense d'exploration créatrice. Il considère la créativité onirique comme une chance d'accéder à la connaissance et à la maîtrise d'un univers intérieur.


Toqué de jazz, James B. Harris croque son protagoniste comme saxophoniste baryton (Zalman King, que l’on retrouvera dans Blue Sunshine, de Jeff Lieberman, est doublé par Ronnie Lang). La structure narrative, elle, adopte la forme d'un puzzle sublimé par une bande-son de velours: il faut assembler des éléments pour tenter de comprendre ce qui se trame dans la tête des personnages. On peut aussi n’y voir qu'un long songe à la Lewis Carroll, délimité par un prologue et un épilogue qui se rejoignent de manière très bizarre. C'est une invitation à découvrir ce qui se cache derrière les images et les apparences. Ainsi, toutes les interprétations, toutes les pistes, toutes les conclusions sont concevables. Même si au bout du compte, on ne sait plus très bien distinguer ce que l'on a vu de ce que l'on a rêvé. Une providentielle director’s cut, promise depuis longtemps par Harris, pourrait ajouter à la confusion et au trouble sensoriels. Ici plus qu'ailleurs, le cinéma se vit comme art de l’hypnose spectatorielle. C'est beau comme un rêve et cruel comme un réveil.

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