Par - publié le 17 novembre 2008 à 03h04 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 16h47 - 1 commentaire(s)
Avec Sombre, son premier long métrage, Philippe Grandrieux a réalisé l’un des films français les plus impressionnants de ces dix dernières années. Au moins. Il propulsait son auteur venu des arts plastiques comme le David Lynch hexagonal avec cette même capacité à créer une beauté formelle inédite et à triturer des miasmes pathologiques. En l’état, un conte métaphysique sur un serial-killer. Une histoire d’amour et de mort où un ogre convulsif tombe sur un petit chaperon rouge virginal et ne peut lui rendre son amour. Un jeu d’apprivoisement où l’horreur et la beauté sont unies dans le même combat esthétique, où deux individus apprennent à vaincre leurs peurs. Quelque part entre Bataille (pour les scènes de corps à corps dévorées par l’ombre et nourries d'oxymores, de transfiguration morbide, de poésie crue), Sokourov (pour la composition de plans nimbés d’un voile onirique) et le Clean, Shaven, de Lodge Kerrigan (pour le portrait hors norme d’un tueur en série à la fois bestial et romantique, loin des codes du genre).

"Un magnifique flou artistique, à la fois brutal et abstrait, où l’on ressent plus des sensations inhabituelles qu’on ne les comprend ou les domine. En d’autres termes, Sombre s’apparente à un retour aux pulsions archaïques sans mode d’emploi, juste murmuré."



La première vision de Sombre relève du choc. On ne comprend pas tout mais on a juste vu quelque chose d'autre et d'obsédant. Marionnettiste itinérant, Jean rôde. La nuit venue, il se perd dans les bois. Il ment. Effrontément. Fait l’amour. Fait la mort. Se transforme en voleur d’amphores au fond des criques. Se mue en monstre affamé de chair fraîche. Traque des femmes pour les dévorer. Les déposséder. Les étouffer après un rapport charnel bref et intense. L'amour, il ne connaît pas. Personne ne peut l’aimer. Personne. Sauf Claire, une déesse vierge, irrésistiblement attirée par lui. Arrivera-t-elle à calmer les pulsions destructrices? L’amour peut-il être plus fort que la mort? Voilà l'intrigue a priori simple et limpide de Sombre résumée en quelques lignes. Elle situe une problématique viscéralement romantique: un homme monstre incapable de satisfaire les désirs d'une femme et qui se consume d'amour. A l’écran, ça se traduit par un magnifique flou artistique, à la fois brutal et abstrait, où l’on ressent plus des sensations inhabituelles qu’on ne les comprend ou les domine. En d’autres termes, Sombre s’apparente à un retour aux pulsions archaïques sans mode d’emploi, quasiment sans dialogue, juste murmuré. Autant prévenir ceux qui aimeraient tomber dans son abîme: il peut rebuter et ce dès les premières images.
Pourquoi? Parce qu'il semble incompréhensible, suspect de n'avoir aucun sens. En réalité, ce qui rend difficile sa compréhension, c'est que les embrayeurs narratifs sont moins des événements que les états affectifs qui s'accouplent à eux. Ainsi, n’y voir que le délire d'un démiurge tout puissant, c'est sous-estimer Grandrieux. Sa sensibilité charnelle qui lui permet de sculpter des corps contaminés par la fièvre permet justement à l’anarchie des êtres et des images de s'incarner. Aussi paradoxale soit-elle, la construction narrative obéit à une trame claire en progressant par bribes, en excluant les prénoms, en bannissant toute explication psychologique, en privilégiant les flashs sensoriels. Il en émane un cauchemar où luisent une lumière de fin du monde et un sentiment persistant de tension et de danger. Visuellement, Grandrieux propose de manière très sophistiquée la recherche d’un cinéma primitif disséquant la pulsion animale, jouant sur le papillotement de l’image comme reflet de la métamorphose fantastique. La vie nouvelle, son second long métrage, prolongeait également ce mouvement mais sans la même grâce, un cran nettement en dessous, en tombant dans l’esthétisation poseuse et ce malgré de vraies fulgurances (les images en négatif arrachées à la caméra thermique). D’ailleurs, deux plans se faisaient écho entre les deux films: ceux du prologue.


D’un côté, les enfants partagés entre enthousiasme et effroi au théâtre de Guignol au début de Sombre; de l'autre, la foule humaine qui sort de l’obscurité et regarde vers le ciel une source lumineuse et indescriptible dans La vie Nouvelle. En réalité, ces deux plans suffisent à mettre en garde: mieux vaut regarder Sombre et La vie nouvelle avec ses tripes et ses émotions. Sans équivoque, Sombre est le plus impressionnant des deux. Déjà parce qu’il possède une tension plus tripale que décorative et ensuite parce qu’il dissèque le phénomène de peur dans son état le plus brut, en plongeant le spectateur dans un état de stupéfaction extatique, en le conviant à une expérience hors du commun où tout passera par le son et l’image (mouvements de caméra portée à la main dont les tremblements dédoublent presque l’image, recours aux hachures, couleurs et lumières irréelles – magnifique boulot du chef-op Sabine Lancelin). Si on adhère à cette transe, c’est le bonheur des sens laminés par un tel envoûtement intime. Les ombres de Maya Deren, Bill Viola, Chris Marker ou même de Pabst planent, protègent Grandrieux dans ses expérimentations formelles hors du commun où il peut mélanger les images de la réalité concrète et celles issues de l'inconscient collectif, ce que ses personnages incarnent dans la vie de tous les jours (objectivité) et ce qu’ils représentent dans le regard de l’autre (subjectivité).



Normal: Grandrieux corrompt le sacro-saint naturalisme franco-français par le conte. L’histoire de bourreau incontrôlable et de victime innocente où la rage le dispute à la douceur, renvoie aux peurs enfantines (traduit par la longue première scène). On n’a pas le temps de prendre sa respiration que l’on est embarqué vers de nouveaux horizons. Le parcours est boueux, tumultueux, bizarre, rythmé par la bande-son d’Alan Vega, guidé par une décomposition du moment proche du cinéma muet. Son achèvement, représenté de manière explicite à l’écran, correspond à un éblouissement. Pour les personnages mais aussi pour le spectateur. A l’exception des films de Marina de Van (Dans ma peau), de Gaspar Noé (Irréversible) ou dans une moindre mesure de Laurent Achard (Le dernier des fous), Bruno Dumont (Twenty-nine palms) et Sébastien Jaudeau (La part animale), on n’a pas trouvé en France un cinéaste capable de rivaliser avec les propositions de Grandrieux. Un univers précieux, poétique et délétère qu’il faut à tout prix protéger. A l’image des espèces en voie de disparition.

A Benoît Lestang




LE COIN DU CINEPHILE
La petite boutique des horreurs de RLV

POUR LIRE TOUS LES COINS DU CINEPHILE, CLIQUEZ ICI

LES DIX DERNIERES EDITIONS
  • Putney Swope (Robert Downey Sr.)
  • Pink Narcissus (James Bidgood)
  • Safe (Todd Haynes)
  • Der Todesking (Jorg Buttgereit)
  • The Jupiter Tree (Nietzcha Keene)
  • La proie nue (Cornel Wilde)
  • La bête Lumineuse (Pierre Perrault)
  • Pique-nique à Hanging Rock (Peter Weir)
  • Les poupées du diable (Tod Browning)
  • Sombre (Philippe Grandrieux)
  • Vos réactions


    logAudience