« Le documentaire qui m’a le plus impressionné. Je l’ai découvert par hasard à la télévision il y a une dizaine d’années. C’est un documentaire des années 80 réalisé par un cinéaste que je ne connaissais pas, Perrault, de la dimension d’un Wiseman aux Etats-Unis. Je n’ai jamais vu un documentaire aussi puissant, aussi dérangeant et aussi beau. On est dans le documentaire, mais en restant dans une forme de fiction, je suis d’accord avec le sémiologue Christian Mess qui a posé comme principe que tout documentaire reste ancré dans une forme de fiction, même ceux de Jean Rouch, ensuite on montre une certaine réalité à l’intérieur d’un cadre, c’est d’ailleurs par ces partis pris de cadrage que le documentaire reste une fiction car même si l’on se pose au plus près sur une certaine réalité, on ne montre pas ce qu’il y a autour, on reste dans un cadre choisi par le réalisateur. A l’intérieur, faire croire que ce qu’on voit est réel et à cette puissance au moment où elle est filmée, c’est vraiment captivant, au même titre où dans le cadre d’une fiction on tente de trouver des éléments réels qui appartiennent presque parfois au documentaire, comme chez Maurice Pialat ou Alain Cavalier, l’un comme l’autre ont mis rapidement un pas dans l’autofiction. La bête lumineuse c’est vraiment un film à découvrir, lynché par la critique, ignoré par le public, les grands classiques sont souvent revisités et on les reconnaît ultérieurement, ce sera le cas j’espère pour La bête lumineuse. » Guillaume Nicloux"Au-delà de ses images qui, en apparence ne révèlent rien (car rien n’est appuyé pour nous influer), Pierre Perrault dissèque le cœur de l’humain et propose à travers la prose industrieuse de l’un et le vocabulaire rudimentaire des autres une réflexion sur le langage et donc la communication."
La raison pour laquelle ce documentaire a frappé Guillaume Nicloux vient probablement de sa frontière ténue entre fiction et réalité, sujet vers lequel il tend de plus en plus en tant que cinéaste (
La clef refuse les artifices mentaux de
Cette femme là pour coller au rythme tranquille de la vie). Inconsciemment ou non, Pierre Perrault préfigurait la contamination de la fiction dans le réel que l’on retrouve aujourd’hui dans bon nombre d’émissions de télé réalité, mais de manière détournée et plus subtile. Ce qui donne au film des allures fictionnelles, c’est le travail au montage qui ressert des événements en un laps de temps déterminé. Documentariste sous-estimé, Perrault a œuvré dans, ce que l’on appelle communément aujourd’hui, le "cinéma vérité". Il s’inscrit autant dans le sillage d’un Herzog (cinéaste chéri par Guillaume Nicloux pour sa capacité à brouiller les pistes entre ce qui relève de la réalité et du mensonge) que d’un Frederick Wiseman aux États-Unis ou d’un Jean Rouch en France. Ses obsessions ? Capter la réalité, révéler la vie à travers des images en apparence anodines, sonder les liens qui unissent les uns aux autres, comprendre la nature humaine… Sans en avoir l’air, La bête lumineuse s’impose comme l’aboutissement de cette quête.

Réalisé en 1982, sorti de manière confidentielle dans les salles de cinéma, La bête lumineuse a littéralement été rejetée par la critique et le public qui sont vraisemblablement passés à côté de la raison d’être d’une telle entreprise. Et pourtant… Il ne faut pas se pas se fier aux arguments peu vendeurs… Dans son précédent Pour la suite du monde, Pierre Perrault montrait tous les détails d’une pêche aux marsouins. Dans La bête lumineuse, il suit à travers une bande de mecs couillus éméchés, paumés au fond des bois, une chasse à l'orignal! Dès les premières images, on comprend que Perrault s’attache au regard d'Albert, membre de l'équipe et souffre-douleur poète loquace qui a tendance à sublimer la réalité et à provoquer la moquerie gentille de ses collègues plus rustres. Cette chasse à l'orignal n'est qu'un prétexte. Une sorte de McGuffin qui sert à montrer une autre chasse qui ne dit pas son nom. Celle interne d’un groupe qui traque une brebis galeuse (le fameux Albert) inadapté au monde comme il est duraille et le confronte à la bestialité nue. Ne pas croire pour autant à un remake de La Traque de Serge Leroy mais c'est presque aussi dérangeant. La bête lumineuse du titre, c’est bien entendu Albert. C’est aussi celle de son troupeau qui retrouve petit à petit ce qu’il essayait de camoufler sous son discours érudit. Il est une «bête» comme les autres mais une "bête" dont la carapace si sensible s’effondre au contact des autres si brusques. La beauté du geste réside dans ce changement d'état. Et rien d'autre.
Au-delà de ses images qui, en apparence ne révèlent rien (car rien n’est appuyé pour nous influer), Pierre Perrault dissèque le cœur de l’humain et propose à travers la prose industrieuse de l’un et le vocabulaire rudimentaire des autres une réflexion sur le langage et donc la communication. Le plus sensible est celui qui se fait bouffer par la chasse. Celui qui a le plus de haut-le-cœur. Celui qui peut-être aussi n’accepte pas la brutalité du bas monde et cherche par des moyens artistiques limités à le transcender. Impossible de ne pas y voir un double «fictionnel» (mot impropre car nous ne sommes pas dans le domaine de la fiction) de Perrault qui ausculte cette réalité qui le fascine et qui en même temps le déconcerte chaque jour. Au cœur de l’aventure, se greffent de nouveaux thèmes: la confrontation rude aux éléments naturels, la camaraderie potache et la manière dont on transmet des connaissances ou un savoir-vivre comme dans cette scène mémorable du foie d'orignal découpé pour être bouffer cru. Là où Perrault frappe fort, c’est qu’il annihile tout effet de surdramatisation convenu ou toute trace de jugement bêta. Il prend juste le pouls de la vie, où rien n’est truqué ou factice. Pas de voix-off ou de subjectivité appuyée; juste des regards équivoques, des vannes débiles, des digressions poétiques malgré elles, des silences qui en disent long, des images somptueuses et des hommes qui se perdent dans leurs sentiments ambivalents. Des images qui se passent de commentaires. C’est ce qui fait la puissance d’un concentré bouillonnant de vie et donc de cinéma, qui s’adresse avant tout à ceux qui voient de la beauté là où les autres ne la voient pas.



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