Double programme spécial cinéma underground dans
Le coin du cinéphile:
Elevator Movie, de Zeb Haradon et
No skin off my ass, de Bruce La Bruce. Dans le premier, un porno et une nympho coincés dans un ascenseur insolite; dans le second, Bruce La Bruce tombe amoureux d’un skinhead. Deux films qui en apparence n’ont rien en commun si ce n’est une capacité à construire avec des budgets très faibles des histoires d’amour improbables qui suintent le désespoir romantique sous un vernis trash et provoc. On compte sur votre curiosité.
ELEVATOR MOVIE (ZEB HARADON)
"Ce happening où les repères chronologiques sont progressivement effacés pour donner à voir une troublante nudité des sentiments serait impensable sans deux personnalités aux caractères bien trempés." Découverte il y a trois ans au LUFF (Lausanne Underground Film Festival), dont la prochaine édition arrive incessamment sous peu, cette comédie noircie par un surréalisme égrillard, tournée en noir et en blanc, en 16mm, raconte les menues péripéties d'un homme et d'une femme qui ne se connaissent pas. Mettons les pieds dans le plat: ils sont obligés de cohabiter pendant des lustres dans un ascenseur coincé entre deux étages. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'elle révèle le tempérament frondeur de Zeb Haradon, cinéaste new-yorkais pourvu d’idées furieuses. Son inspiration première? Luis Buñuel. Peu étonnant:
Elevator Movie peut être perçu comme une relecture minimaliste, spéciale et personnelle de
L’ange exterminateur (1962) tournée dans l’appartement du réalisateur. Le budget est inexistant, le style abrasif. Pour rappel, cet objet filmique pourvu d’une mise en scène sèche et d’une licence poétique, s’ouvrait sur un dîner guindé où les personnages sont confrontés à des absurdités de tout genre: la litanie de phrases ressassées inutilement, des hommes et des femmes qui traînent leur ennui mondain, des animaux qui batifolent sans que personne ne s’en rende compte; et observe un vernis qui craquelle (ils n’arrivent plus à sortir de la maison). A la fin, la demeure est mise en analogie avec une église pour mettre sur un même plan les bourgeois et les croyants. Aujourd’hui encore, l’ensemble reste un modèle d’absurde. Comme son maître, Haradon a envie de construire un film proche du rêve éveillé où des personnages de rien répondent à des pulsions élémentaires. Où le scénario – qui tient présentement sur un ticket de métro – confronte le réel et l’abstrait, l’émotion et la réflexion, le texte et l’image. Sans atteindre les sommets de son modèle (n’exagérons rien), Haradon donne autant d'importance aux connotations mystiques qu'à l’essence sale du film indie cracra: un lieu unique et claustrophobe où deux individus sont obligés de se rapprocher. Seulement là où un petit malin se serait contenté de réaliser un
Cube bis, le cinéaste récuse les tours de passe-passe et propose de longs plans fixes pour réaliser un défi tordu d’équilibriste: maintenir l’attention du spectateur sans faiblir. Paradoxe: l’ensemble réussit par la grâce de dialogues absurdes à tenir en haleine en instillant tout plein de micro-suspens aux décalages permanents et aux résolutions improbables.

Ce happening où les repères chronologiques sont progressivement effacés pour donner à voir une troublante nudité des sentiments serait impensable sans deux personnalités aux caractères bien trempés. Non content d’assurer l’intégralité du film (montage, scénario, réalisation, post-production), Zeb Haradon dont le regard, énigmatique, n’est pas sans évoquer celui, halluciné, de James Spader chez Cronenberg, s’est donné le rôle principal du trentenaire frustré et pervers qui accouche ses fantasmes sur papier (il dessine des croquis cochons et rédige des scénarii au goût curieux). Face à lui, une ancienne nymphomane droguée (étonnante Robin Ballard) sur la voie de la guérison en stoppant net les galipettes pour se tourner vers la voie du seigneur et attendre patiemment le prince charmant qui viendra lui demander sa main. Exacerbées par le contexte, les psychologies tordues et extrêmes ne se révèlent qu’au gré des bobines. Sans en avoir l’air, Haradon dissèque la question du désir cru et du sexe avec une absence de tabou et une franchise roborative. En proposant des digressions surréalistes de bon aloi (chaque matin, les deux amants reçoivent mystérieusement de la bouffe). En n’ayant peur de rien (la métamorphose corporelle de la demoiselle). Son courage, son autarcie et sa liberté de ton lui offrent tous les loisirs possibles et imaginables. Il va jusqu’à proposer, au bout de ce voyage romantique malgré lui, un dénouement inoubliable. Une sorte de spleen qui n’est pas sans évoquer
Brown Bunny, de Vincent Gallo (deux âmes esseulées qui conjuguent leurs solitudes) et un humour très salutaire à la Charlie Kaufman (succession d’événements imprévisibles aux effets inattendus) dynamitent ce huis clos curieux qui explore toutes les possibilités d’un postulat de base très simple. Coup d’essai dérangeant et séduisant qui donne envie de voir ce que le jeune cinéaste proposera demain (
Waiting for Nesara, un documentaire sur un groupe d’anciens mormons de l’Utah qui veulent passer une loi facilitant l’expulsion de George Bush fils et révéler la vérité sur le 11 Septembre).
NO SKIN OFF MY ASS (BRUCE LA BRUCE)
"Tout en fustigeant une cible (le néo-nazisme), Bruce explore son propre fantasme: imaginer que sous un homme viril prolo se cache une âme fleur bleue et une homosexualité refoulée."
No Skin Off My Ass est le premier long métrage de Bruce La Bruce, réalisateur de
Hustler White, comédie romantique trasho-gay où le bad boy Tony Ward, ancien lover de Madonna, est un
pet shop boy convoité par un écrivain qui sillonne le boulevard du crépuscule. Avec ses moyens maigrichons, il s’impose pourtant aujourd’hui comme l’un des parangons de la mouvance queer. De la même façon que
Mala Noche préfigurait
My Own Private Idaho dans le cinéma de Gus Van Sant,
No Skin Off My Ass annonce le schéma quasi-similaire de
Hustler White (relation attirance/répulsion entre un vieux garçon et un prostitué). A la différence que
Hustler White furète vers la comédie trash aux couleurs du porno californien. Dans
No Skin Off My Ass, Bruce utilise la caméra super 8 et opte pour le noir et blanc afin de raconter l’histoire d’un skinhead qui, loin des outrances provocatrices de son
Skin Gang (difficilement supportable), ne sait plus très bien s’il doit se laisser aller à la tentation homo ou au contraire préserver son image de skin hétéro pur et dur. Il vit à travers le regard d'un coiffeur effeminé éperdu de désir et peut-être d'amour.

Tout en fustigeant une cible (le néo-nazisme), Bruce explore son propre fantasme: imaginer que sous un homme viril prolo se cache une âme fleur bleue et une homosexualité refoulée. Imaginer que tous les hommes sont finalement baisables parce que mal baisés. Ce fantasme envers ce que l’on n’est pas et que l’on aimerait posséder, cette attirance pour le danger qui pousse un homme dans ses ultimes retranchements, cette impuissance à ne pas ressembler à ce que l’on aime. Bruce La Bruce les communique mieux que quiconque en se donnant courageusement le rôle principal, en adoptant une posture masochiste, en n’échappant pas toujours au mauvais goût. Peu importe. On peut s’amuser de la propension du réalisateur à en faire toujours trop et à construire ses histoires avec la même naïveté que dans une comédie romantique (ce que l’on retrouvera dans beaucoup de films homos ayant suivi cette libération sexuelle où la dureté des scènes est parfois tempérée par un aspect cucu charmant). Mais ce qui est beau avec lui, c’est qu’il ne triche jamais avec ses sentiments et tord une nouvelle fois le cou à tout ce qui s’apparente à d’horribles normes. A l'époque, grâce à ce home movie très spécial, certains voyaient en lui le nouveau Jean Genet.

LE COIN DU CINEPHILE: la petite boutique des horreurs de RLV
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