

En fait, en optant pour la demi-teinte (la noirceur et la légèreté), Verhoeven préfère la complexité aux antipodes du manichéisme et met à nu les stigmates d'une jeunesse désœuvrée dont les rêves de gloire sont inéluctablement ruinés par l'échec d'une vie minable. Parcourant les obsessions typiques du réalisateur (la peur du milieu hospitalier, comme dans Turkish Delight; la religion, l'ambiguïté sexuelle, l'avidité), Spetters montre juste les victimes d'une société capitaliste qui exploitent les autres pour s'en sortir, à l'image de celui, tabassé par son père calviniste fanatique, qui pille les hustler avant de connaître un retour de bâton. Entre la sexualité triste, la vengeance par le viol, les ratonnades anti-pédé et la répression paternelle, l'impact est si fort qu'à l'époque, il se trouve qu'un comité anti-Spetters a été crée pour proscrire le film. Le gouvernement a suivi ce jugement et refusé de donner des subventions à Verhoeven qui, après avoir fini Le Quatrième Homme en donnant un rôle de femme araignée à Renee Soutendyk, quitte sa Hollande Natale pour balafrer l'oncle Sam avec La chair et le sang, Starship Troopers et Showgirls, des films qui utilisaient des atours racoleurs et spectaculaires pour véhiculer des idées subversives. Il sera accompagné de Jan DeBont, alors chef-opérateur, et de Rutger Hauer, que l'on reverra par la suite dans Blade Runner (1982) et Hitcher (1986), où il se vengera sadiquement de la Jennifer Jason Leigh triomphante de La chair et le sang (1985). Avant de revenir, magistralement, en Hollande avec Black Book (2005), vingt ans après les démêlés.
REPERES VERHOEVEN
Quelques clés pour comprendre Spetters.
Dans le cinéma de Verhoeven, la sexualité sert souvent à déterminer les rapports de force et à caractériser des personnages. Dans Le Quatrième Homme, les désirs s'épuisent dans le vide (la scène où l'écrivain espionne les ébats d'un couple dans une chambre par un trou de serrure). Dans Katie Tippel, l'héroïne utilise le sexe pour grimper l'échelle sociale. Dans Showgirls, on verra son double américain devenir aussi intraitable que le Las Vegas dans lequel il évolue, cité putride où le sexe se marchande. Dans Turkish Delight, les deux amants hantés par la mort se baladent nus et ne pensent qu'à jouir de leurs caresses. Dans Business is Business, les prostituées orchestrent des mises en abyme avec leurs clients. Dans La chair et le sang, une femme violée réussit à retourner la situation à son avantage par son comportement. Le sexe s'inscrit dans chaque film de Verhoeven, jusqu'à Hollow Man, sa dernière production US : la première chose à laquelle l'homme invisible pense, c'est de tripoter les filles sous la douche à défaut de sauver la veuve et l'orphelin. Dans le dernier Black Book, la jeune résistante use de son charme pour séduire un officier nazi. La suite démontrera que le cœur a ses raisons... On a trop souvent entendu que le cinéma de Verhoeven était misogyne pour justement affirmer l'inverse. Tous les films qui appartiennent à sa période néerlandaise ont nourri cette réputation, à tort. Chez Verhoeven, ceux qui sont censés incarner le mal ont toujours une part d'humanité et réciproquement, mais ils trahissent tous la vision d'un cinéaste désespéré et rageur (on ne le surnomme pas «Le Hollandais violent» pour rien). Pour lui, les rapports entre l'homme et la femme n'ont pas évolué depuis Adam et Eve. Nous restons des bêtes, même si l'habit social contient nos pulsions les plus viles. Spetters, peut-être le plus nihiliste de tous ses films, n'échappe pas à cette règle.
BUSINESS IS BUSINESS (1971)
C'est le premier long métrage que l'on connaît de sa période néerlandaise. Une comédie sur la prostitution qui traite de misère sexuelle, de perversions et de maladie d'amour qui se déroule dans l'Amsterdam des années 60, avec des personnages attachants. L'humour (les scènes dans le restaurant, dans la boîte de strip-tease ou encore pendant l'opéra kitsch) ne bride pas l'émotion (voir la scène finale). Preuve que même les femmes de petites vertus ont droit à de grands films...
TURKISH DELIGHT (1973)
Première image : un homme (Rutger Hauer) tue un couple et se masturbe sur une photo. Via un flash-back, qui ramène deux ans plus tôt, on comprend ce qui a pu conduire ce personnage à commettre l'irréparable. Avec une extraordinaire modernité, Verhoeven décortique une passion dévastatrice, où l'amour et la mort sont intrinsèquement liés. Résultat : un film unique et poignant où manger des loukoums a quelque chose de terriblement romantique. Un succès considérable en Hollande, qui marque également les premiers tourments du cinéaste avec la censure.
KATIE TIPPEL (1975)
Amsterdam, 1880, Cathy, issue d'une famille nombreuse et pauvre, se prostitue pour subvenir aux besoins des siens. L'héroïne est interprétée par Monique Van de Ven, deux ans après avoir fait fureur aux côtés de Rutger Hauer dans Turkish Delight. La première partie se veut une description lyrique de la misère, à la Emile Zola. La suite, hélas, n'a que la plastique de son actrice principale pour retenir notre attention. Verhoeven utilisera les mêmes subterfuges des années plus tard dans Showgirls pour raconter une autre progression sociale par le sexe. En revoyant les deux films à la suite, l'effet de miroir reste sidérant.
SOLDIER OF ORANGE (1977)
A la veille de la Seconde Guerre mondiale, six étudiants à l'université de Leyde vivent dans l'insouciance. La guerre change leur vie d'une façon radicale : certains optent pour la résistance, d'autres choisissent de collaborer. Cette fois, Verhoeven plonge dans le chaos délétère de la Seconde Guerre mondiale du point de vue des Hollandais. Un sujet qu'il maîtrise pour avoir grandi dans les Pays-Bas occupés par les soldats nazis. De même, l'acuité avec laquelle il dépeint les militaires renvoie aux balbutiements de sa carrière, à une époque où il réalisait des documentaires vantant les mérites de la Royal Netherland Navy. Le constat humain est bien entendu tragique, magnifiquement suggéré par la simple vision d'une photo, un peu comme la scène finale du JSA de Chan-Wook Park, et le visage marqué de Rutger Hauer, égal à lui-même donc génial. Pour donner une idée à ceux qui ne l'ont pas vu, ça se joue quelque part entre Croix de fer de Sam Peckinpah et Nous nous sommes tant aimés d'Ettore Scola.
LE QUATRIEME HOMME (1983)
Le générique où une bestiole se fait dévorer par une araignée sur une croix du Christ annonce d'emblée la couleur d'un film nourri de symboles, marqué au fer par la manipulation et l'anticléricalisme - obsession qu'il essayera de développer dans un projet sur "Jésus", en vain. Un romancier (Jeroen Krabbe, déjà brillant dans Spetters) croise le regard d'un jeune rebelle qui incarne la banalité virile qu'il ne sera jamais et qu'il va poursuivre, comme dans un rêve. En travaillant cette obsession, cette mémoire, cette image, Verhoeven organise des scènes cultes (un Jésus bodybuildé sur sa croix se faisant caresser le sexe dans un maillot de bain moulant) et instaure dans cette intrigue de faux polar une tension érotique cérébrale et physique. Succulent.