Par - publié le 27 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 27 octobre 2009 à 14h13 - 0 commentaire(s)

Stereo, premier film expérimental de David Cronenberg. Déjà à cette époque, il auscultait les comportements humains avec une érudition d'universitaire et un goût pour la provocation.



Dans Stereo, réalisé au début des années 70, Cronenberg annonçait les dérives de la télé-réalité en avance sur tout le monde. Il soumet sept personnes à une expérience mixte sur la télépathie en les enfermant dans un immense bâtiment. Chaque jour, chaque heure, ils sont traqués par des étudiants en science (dont nous ne verrons pas le visage) qui psalmodient des analyses édifiantes sans prendre en compte les liens affectifs et sexuels qui se lient. De manière plus ou moins évidente, c'est une dissertation sur la loi et la pulsion. Alors étudiant, Cronenberg avait déjà réalisé deux courts-métrages fantastiques (Transfer, en 1966 et From the drain, en 1967) sans rien connaître au cinéma. Il a appris en autodidacte et utilisé pour les besoins de Stereo une université désertée en été. Il s'est servi de son lieu de travail pour se moquer de ceux avec lesquels il passait ses journées. Face au jargon sibyllin employé par des étudiants que Cronenberg fustige (il conserve un mauvais souvenir de ses études scientifiques pour la froideur qui en résultait), le réalisateur de A History of Violence édifie un "documenteur" où la principale attraction consiste à contredire les théories du professeur Stringfellow spécialisé dans les réactions neurochimiques du cerveau. Il est préférable d'oublier le verbiage pour se concentrer sur l’essentiel. A savoir la forme : le jeu sur les lumières, les travellings, les focales, les cadres dans le cadre, entre la distance et la proximité (si loin, si proche).

 


Cronenberg soutient une thèse de Bergson : "la pensée demeure incommensurable avec le langage". Sans avoir vécu la situation, nous ne ressentons pas. Sans parole, nous ne comprenons plus. Sans désir, nous ne sommes rien. Sans tomber dans l’expressionnisme a fortiori obligatoire du sujet, le cinéaste canadien enregistre des moments indécis qui en disent plus long sur la solitude intérieure et la curieuse mécanique du désir que des discours explicites. Il annonce le démon lubrique de Frissons ainsi que les ébats érotico-mortifères de Crash, de même façon qu'il expose déjà la thématique qui l’obsède (le sexe, le désir, l’excitation, la drogue, la manipulation, la mutation…) et la résout à travers le vecteur cinématographique à défaut d’avoir pu le faire pendant ses études. En dépit des apparences, Cronenberg n’a pas renié cette expérience, même si pour lui sa carrière a véritablement commencé avec Frissons (considéré donc à tort comme son premier long). Entre les deux, il a réalisé un second film dans la même veine expérimentale: Crimes of Future (cette fois en couleur) qui se présente comme un prolongement de Stereo et traite de la disparition inexpliquée de plusieurs femmes. Univers stérile, architecture moderne, personnages aux gesticulations bizarres, difficulté de communiquer, ambivalence des sentiments. Même si son récit souffre de dispersions et de longueurs, Cronenberg y affirme avec encore plus de précision une esthétique déployée dans ses films suivants (on retrouve la même idée d’une pandémie dans Rage).
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