En moins d'une heure, Todd Haynes, le réalisateur de
Safe et
Loin du Paradis, enregistre avec des poupées le funeste destin de Karen Carpenter dans
Superstar : The Karen Carpenter story. Résultat: film interdit et graine de culte sulfureuse.
"Le résultat est impressionnant dans ce qu'il dénonce mais également dans son pari purement formel de faire un film avec des poupées afin de leur donner des expressions incarnées et humaines."
4 février 1983: Karen Carpenter est retrouvée morte dans sa maison à l'âge de 32 ans. L'introduction sera le seul passage avec des humains. L'histoire qui cherche à décrypter la mort de la chanteuse des Carpenters ne sera racontée qu'à travers le prisme de poupées Barbie, habile métaphore pour sous-tendre la manipulation. Todd Haynes, cinéaste rusé et intelligent, se sert du fait que ses personnages sont inanimés pour alterner avec des séquences inquiétantes ou jouer avec le décalage entre l'image et le son. Pendant que les images défilent, une voix-off solennelle commente les événements. Il s'autorise des interventions de personnalités comme Tod Donnovan et le recours à quelques images d'archive qui inscrivent l'histoire dans le contexte politique et historique mais il arrive que les scènes où les Carpenter chantent sur scène soient représentées par des poupées. Il met en opposition l'horreur du quotidien d'une femme anorexique avec la douceur mélancolique des chansons inoffensives et organise un tourbillon d'informations qui laisse groggy. C'est aussi le témoignage d'une époque, celle des années 70 où le groupe a eu le vent en poupe, distillant comme il le fallait des chansons propres à réjouir les petits clous d'antan.

Superstar : The Karen Carpenter story, son second essai d'animation (et son dernier) réalisé en 1987, châtie les codes du documentaire. Il a réalisé ce film alors qu'il n'avait que 26 ans et venait à peine de sortir de l'université. Le résultat est impressionnant dans ce qu'il dénonce mais également dans son pari purement formel de faire un film avec des poupées afin de leur donner des expressions incarnées et humaines. Victime de son succès de plus en plus grandissant dans le milieu du cinéma art et essai US en 1988, l'oeuvre a disparu de la circulation quelques mois plus tard. Selon les rumeurs de l'époque, le film faisait une ombre pas flatteuse à la biographie prétendument officielle que Richard Carpenter avait produit pour la télévision au même moment et qui s'appelait "The Karen Carpenter Story". Pour le faire disparaître, Richard traîne Todd devant les tribunaux avec l'appui de la maison de disques (A & M) en prétextant le fait qu'il n'avait pas les droits pour utiliser la musique des Carpenter. La vérité est ailleurs: Haynes dresse présentement un portrait du frère gratiné (on le voit à intervalle régulier traîner sa soeur dans la boue et l'insulter plus bas que terre). Hélas, la justice tranche vite: Haynes n'avait effectivement pas payé les droits pour utiliser la musique des Carpenter dans son opus maudit. Verdict, il a tort.
Haynes est obligé de céder aux pressions. Pour trouver une alternative, il cherche à montrer le film dans les hôpitaux pour prévenir des dangers de l'anorexie, mais là encore, il est rapidement interdit de diffusion. Aujourd'hui, le film est quasiment rangé aux oubliettes étant donné qu'il ne peut pas être distribué. La société Matel n'a rien fait pour arranger la discorde puisqu'elle a également trouvé irresponsable l'utilisation des poupées pour retracer ce destin funeste et ne souhaitait pas se voir liée à cette affaire. Démission de tous les côtés, sauf de Haynes qui produit des copies illégales de son film et le diffuse clandestinement dans des festivals.
Superstar: The Karen Carpenter story mérite d'être découvert car loin de tout racolage genre "attention, bio qui révèle tout de la vraie vie de Karen Carpenter", le film édifiant possède de véritables qualités esthétiques, notamment dans son travail sur le montage qui permet au spectateur d'entrer dans la confusion mentale de Karen. Depuis cette affaire qui aurait pu l'achever, Todd Haynes s'en est bien entendu remis puisqu'il a réalisé quelques grands films qui ont quelque peu bouleversés l'univers phagocyté du cinéma US (
Safe, Velvet Goldmine ou récemment le bouleversant
Loin du paradis, mélo Sirkien qui en situant son action dans les années 50 parlait de manière étrangement contemporaine des diktats de la société actuelle). On peut même pousser le bouchon encore plus loin en voyant la figure de Karen Carpenter dans les personnages incarnés par Julianne Moore dans
Safe et
Loin du paradis, des femmes qui ont lutté à leur façon contre le train-train quotidien dans lequel elle était cloisonnée inconsciemment. Ce qui tombe plutôt bien puisqu'on parlera - plus longuement - du rutilant
Safe la semaine prochaine.
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