Film-phare (ce qui rime donc avec film rare) réalisé en 1973 qui regroupe une bonne partie de la Fassbinder’s band,
La tendresse des loups, film allemand traite sans fard de pédophilie, de vampirisme moderne, de cannibalisme et de nécrophilie dans l’Allemagne du marché noir et de la corruption à travers le portrait de Fritz Haartman, tueur en série et réceptacle de l’hypocrisie sociale de l’Allemagne d’après-guerre.
"Par la grâce d’une mise en scène âpre et clinique, limitée par le manque de moyens et l’esprit undergound, Lommel s’échine à capter par petites touches les traces d’humanité chez un monstre ordinaire au visage rond et instinctivement inquiétant."
Tenderness of Wolves (
La tendresse des loups, en français), beau titre pour un contenu très rapidement jugé indécent. Peut-être de peur de voir dans ce portrait de tueur en série une peinture peu reluisante d’une Allemagne pas encore remise de ses anciens démons. Et, pourtant, cet objet filmique audacieux, tourné en vingt jours dans un théâtre, propose une expérience de cinéma assez unique et offre une variation très audacieuse autour du
serial-killer, ici intrinsèquement lié aux pires vices (pédophilie, nécrophilie, cannibalisme). A l’origine, il était question que Rainer W. Fassbinder en soit le réalisateur; mais, faute de temps, il a délégué le travail à son collègue et ami Ulli Lommel avec lequel il a beaucoup tourné (
Effi Briest, Roulette Chinoise). Un artiste qui est parti par la suite tourner des séries B hautement oubliables aux Etats-Unis (encore un !) tels
Boogeyman 3,
Alien X Factor et
Zombie Nation. Pas étonnant de fait qu’on retrouve dans le casting de ce film bon nombre de premiers et seconds couteaux récurrents dans le cinéma de Fassbinder (Ingrid Caven, Margit Carstensen, entre autres) ainsi que le réalisateur lui-même dans un rôle à son image : despotique et très ambigu.

Fort d’avoir trouvé son Peter Lorre en Kurt Raab, Lommel n’a pas eu à chercher bien loin le terreau de son sujet: il s’est inspiré de Fritz Haarmann, surnommé le "Boucher d’Hanovre", terrifiant individu qui devint malgré lui un symbole outre-Rhin et témoin d’une époque sordide de diktat. Le constat du lendemain de la première guerre mondiale se révèle peu reluisant : le Deutsch Mark ne vaut plus rien, les avocats se font payer leurs honoraires en nature, la nourriture devient rare (rien que des pommes de terre et des raves à l'eau salée), les chiens disparaissent et les bourgeois comme les trafiquants s’enrichissent sur le dos des pauvres. Ce contexte explique dans le film les réactions aveugles des voisins qui accueillent à gorge ouverte la bouffe (humaine) offerte par Haartman sans trop se préoccuper de savoir de quoi elle est constituée. En réalité, la nourriture est tellement rare que les Allemands sont prêts à bouffer leur semblable. Fritz Lang racontait exactement la même chose, sans le vernis virulent, dans
M. Le Maudit auquel on pense beaucoup.
Par la grâce d’une mise en scène âpre et clinique, limitée par le manque de moyens et l’esprit undergound, Lommel s’échine à capter par petites touches les traces d’humanité chez un monstre ordinaire au visage rond et instinctivement inquiétant. Il ne dissimule pas pour autant les images choc (plans sur une gorge ensanglantée, sexes masculins, baisers fougueusement voraces et provocants). Là où certains auraient privilégié le travail introspectif en plongeant dans le cerveau malade et torturé de l’homme au physique patibulaire et au regard innocent (selon les dires, son intellect ne dépassait pas celui d’un gamin de 10 ans) taraudé par de vilaines pulsions morbides, Lommel reste, lui, à distance, radiographie l’horreur en jouant de l’art de la suggestion (bruits, chuchotements, expressions éructantes de râles, regards coupables par la fenêtre, yeux exorbités) et autopsie l’angoisse brute d’un homme à la vie schizophrène, prisonnier de ses pulsions et de ses obsessions, cloîtré dans un hôtel misérable, toujours filmé en clair obscur. Sa tendance au travestissement (on le voit déguisé en femme – ce qui donne un effet surprenant sur le viril Raab) n’est pas un passage outrancièrement démonstratif pour marteler sa différence et son homosexualité : le tueur confessait sans peine adorer les travaux féminins (couture, confection de gâteaux) en raison d’un passé traumatisant où il était constamment rabaissé et humilié par son paternel.

A l’origine, le casier judiciaire de Haarmann avait tout pour éveiller les doutes de la population et surtout de la police, involontairement complice des besognes du tueur. Dès l’âge de 17 ans, renvoyé d’une école militaire dans laquelle il fut envoyé pour se refaire une éducation, Fritz, partagé entre la haine de son père et l’amour incestueux de sa mère, est condamné pour attentat à la pudeur sur des enfants et le centre psychiatrique qui l’a pris en charge diagnostique une arriération congénitale. Il a échappé aux traumatismes de la première guerre mondiale en étant emprisonné pour avoir fréquenté la pègre et commis de menus larcins un an avant son commencement. Son homosexualité est, elle, en revanche, vécue au grand jour et tout le monde la sait plus ou moins, mais on ne critique pas un homme qui vend sa viande deux fois moins cher. Caractère solitaire, on le perçoit dans le film faisant des allées et venues à la quête de ses proies, reluquant les minets allant prendre des bains dans le fleuve.
La lenteur du film qui calme les ardeurs et les désirs des impatients permet au spectateur de pénétrer dans une sphère oppressante où tous les soupçons finissent par converger et étreindre la même personnalité tordue. Les meurtres collent à la réalité des faits : Haarmann étranglait bien ses amants de passage avant de s’endormir heureux à leur côté, cachait le lendemain leurs yeux par un torchon pour ne pas avoir à subir leur regard vide et descendait les ossements dans un sac de toile avant de les jeter dans la Laine. C’est sa négligence qui a permis l’ouverture d’une enquête policière. Et c’est grâce à la corruption, en offrant de la viande aux flics, qu’il a réussi à les faire taire un long moment.
Au-delà des faits crapoteux,
La tendresse des loups est avant tout une œuvre de cinéma, belle et épurée jusque dans l’ignominie. Quelque part entre la raideur du cinéma de Fassbinder, dépourvu d’émotion superflue, avec ses personnages décadents, ses bouges glauques et ses obsessions déviantes, et la magie de l’expressionnisme allemand avec des clins d’yeux évidents au
Nosfératu, de Murnau (Haarman est présenté comme un vampire qui vit la nuit). Dans le milieu, le film a suffisamment marqué les esprits pour inspirer des générations d’artistes dont le groupe de musique industriel Coil qui a composé un morceau homonyme, chanté par Gavin Friday (Virgin Prunes). Pour ceux qui aimeraient le découvrir, il est disponible en dvd zone 2 allemand dans sa version intégrale différente de celle US qui compte 15 minutes en moins au compteur. Charcuté ou pas,
La tendresse des loups constitue rien de moins qu’une des réussites oubliées du nouveau cinéma allemand.
Le coin du cinéphile : la petite boutique des horreurs de Romain Le Vern Bilan coin du cinéphile 2005-2006 Hallucinations of a deranged mind (José Mojica Marins) Faust (Jan Svankmajer) Abattoir 5 (George Roy Hill) Amateur (Hal Hartley) Venus in Furs (Victor Nieuwenhuijs et Maart Je Seyferth) Tenderness of Wolves (Ulli Lommel)