Des individus dont le nom de famille commence par
fall. Du surréalisme bon teint. Des oiseaux contaminés. Des gens azimutés. Du noir et blanc et des variations chromatiques. Du baroque à revendre. Voilà le programme de
The Falls, premier long métrage de Peter Greenaway, l’un des formalistes les plus sous-estimés de son époque. Au centre du récit : un problème d’arithmétique que Darren Aronofsky et son Pi ne parviendraient pas à déchiffrer. Ne passons pas à côté des choses compliquées.
"Grâce au soutien du British Film Institute, Greenaway a édifié une fable non exempte d’humour qui tord le cou à l’esprit trop sérieux de la rigueur documentaire ainsi qu’un pur objet de zozo cinéphile."
Voici donc venu le temps de parler de ce curieux premier long de Peter Greenaway qui est encore plus «curieux» et «autre» que tous les métrages suivants de Greenaway. Celui-ci plus que les autres récuse les boussoles, témoigne déjà d’une vraie ambition artistique préfigurant le choc pupillaire de
Pillow’s Book et surtout nous ramène à une case expérimentale, à une certaine époque où nos grands cinéastes actuels n’avaient pas peur de méchamment déconcerter leur public (cf. les premiers films expérimentaux de David Cronenberg). Dès ce premier essai, on comprend que Greenaway ne réalisera pas des œuvres consensuelles mais plutôt radicales, picturales et libres où une poésie absconse émane d’un flot d’images a priori sans émotion. Où Greenaway agit comme peintre théorique avant de philosopher sur la vie. C’est la qualité de
The Falls dont le synopsis obscur a de quoi rebuter. Et pourtant, l’expérience pour peu qu’on s’en donne la peine marque autant qu’un
Prospero’s Book et sans doute plus que les «académiques»
Ventre de l’architecte (trop Greenawayien pour être impoli) et
Huit femmes et demie (trop Fellinien pour ne pas être référentiel), deux de ses moins bons longs qui contiennent malgré tout plus de cinéma que la majorité des daubes qu’on se tape actuellement.
The Falls est donc pour parler pompeux «un bouleversement de rétine» dans lequel pendant près de deux heures l’œil ne sait où donner et où le bon confort du spectateur en prend pour son grade. Pour parler vrai, c’est un «Violent Unknown Event», le mot-clé de ce brouhaha visuel dont l’acronyme donne «Vue» (comme le sens en Français). Ce terme fait référence à John Cage dont Greenaway est un admirateur absolu et à un enregistrement sur un vieux vynile craquelant d’
Indeterminacy dans lequel l’artiste avait regroupé des récits étranges allant du lapidaire au loquace, devant impérativement être lus en moins de soixante secondes (ce qui fait court lorsque les phrases sont nombreuses, long lorsqu’elles ne le sont pas). Ce jeu sur la temporalité où le son se perd dans l’espace a servi d'inspiration à l’ami Greenaway qui dans tous ses films à partir de
The Falls a fait jouer la numérologie. Sans doute, il s’agit d’un repère pour lui afin de coller à la logique, au rationnel, au fin fond de ses grands bains de folie absurde, transgressive et/ou macabre. Voire plus simplement d’envoyer paître toutes les contraintes dramaturgiques des bons élèves premiers de la classe. Greenaway n’est pas un premier industrieux, juste un rêveur autiste perdu dans la masse, trop secret pour devenir chef de file.
Dans
The Falls, Greenaway divise son film gigogne en quatre-vingt douze témoignages d’habitants victimes d’un désastre général causé par des oiseaux, baptisé «VUE» (plus clin d’œil et plus «grippe aviaire», tu meurs) afin de rendre hommage à Cage qui selon le jeune cinéaste avait fragmenté son
Indeterminacy en 92 historiettes. Un film qui donnerait envie de sortir sa calculette s’il n’était pas en réalité totalement erroné dans ses données. L’anecdote qui réjouit le cinéphile veut que le maître Cage ait rencontré le disciple Greenaway après que ce dernier ait composé son élégante harmonie pour lui avouer qu’en fin de compte son
Indeterminacy comprenait 90 récits – et non pas 92, le numéro atomique de l'uranium. Un nombre qui sied au réalisateur qui a craint l’uranium toute sa vie, mais une grosse erreur mathématique qu’il cherchera à réparer dans ses œuvres suivantes où le nombre 100 reviendra comme un leitmotiv notamment dans son joli
Drowning by numbers. De toute façon, qu’il fasse visiter les salles de bain et les nids d’alcôve de ses contemporains ou qu’il compte les maîtresses d’un patriarche discrètement titillé par des pulsions libidineuses (
8 femmes et demie), Greenaway a toujours été taraudé par les chiffres. Compliqué, hein ? Tant mieux, c’est fait pour.
Heureusement, ses films ne se résument pas à des cours de mathématiques barbants! Surtout pas
The Falls qui prend tout d’abord les atours du docu truqué ou plus précisément du «documenteur» dans le sillage du dernier Orson Welles (
F for Fake - Vérités et mensonges) et des suivants (
Forgotten Silver, Spinal Tap, Les quatre saisons d’Espigoule, Epidemic, on en passe car la liste est longue). Une fausse investigation avec des images d’archive approximatives, des confessions intimes truquées et une musique pontifiante. Quant aux «Falls» du titre – rien à voir avec les frères –, ne cherchez pas une aiguille dans une meule de foin : Greenaway a juste choisi de traiter de personnages dont les patronymes commencent par «Fall» (ils sont TOUS cités dans le générique de début, TOUS présentés par la suite et TOUS bidons). Mais «Fall» veut aussi dire l’Automne et la «chute» en anglais («Chute de l’homme, chute des anges et chute de la civilisation» selon le réalisateur). Grâce au soutien du British Film Institute, Greenaway a édifié une fable non exempte d’humour qui tord le cou à l’esprit trop sérieux de la rigueur documentaire ainsi qu’un pur objet de zozo cinéphile qui convoque le passé (on peut voir deux extraits des courts métrages
Walk Through H. A, réalisé en 78, et
Vertical Features Remake, en 76) et le présent (comment réaliser un long parfait et implacable comme une horloge atomique ?). Quelques artistes underground de l’époque à l’instar des frères Quay (
Institut Benjamenta) ont participé à cette expérience taxinomique où les oiseaux «ne se cachent plus pour mourir» pour lui donner un cachet «unique». Plombant ? Non. Si l’ensemble peut paraître un peu conceptuel, il n’en demeure pas moins réjouissant par sa froideur et son humour de dernière minute. Idéal pour attaquer la filmographie d’un cinéaste passionnant (on parlera très prochainement de
Zoo,
Prospero's Book et
The Pillow Book).
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