Par - publié le 22 janvier 2008 à 07h00 ,
MAJ le 30 mai 2010 à 18h18 - 0 commentaire(s)
Réalisé en 1971, The Last Movie, second long métrage très bizarre de Dennis Hopper, épouse la personnalité complexe de son réalisateur et reste dans les mémoires cinéphiles comme un immense fiasco commercial après la palme Easy Rider. Aujourd’hui, on pourrait faire un étrange parallèle entre Dennis Hopper et Vincent Gallo, deux artistes contaminés par le même égotisme. L’écart entre Easy Rider et The Last Movie est comparable au gouffre entre Buffalo 66 et Brown Bunny. Les fans du premier ne trouvant pas de satisfaction immédiate à la vision du second. Entre les deux, le même schéma se produit: d’un côté, un premier film éclatant qui impressionne par son assurance; et, de l’autre, un second long dépressif qui se mutile silencieusement. Mais certains furent moins aveugles que d’autres: The Last Movie a remporté le Grand prix du Festival de Venise l'année de sa sortie. Cela n’en reste pas moins une œuvre quasi-introuvable aujourd’hui qui constitue un témoignage passionnant sur le nouveau cinéma américain.

"Un grand film malade de Dennis Hopper dont la beauté réside dans la déchéance."


Impossible de trouver plus revêche que ce Last Movie, réalisé en 71, qui tient à la fois de la réflexion sur le cinéma, du western crépusculaire, de l’analyse théorique, du documentaire sur un village péruvien, du conte initiatique candide, de la métaphore sur les ravages de la colonisation culturelle américaine, de l’histoire d’amour et de la dépression artistique. Encore une fois, l’expression «grand film malade autodestructeur» prend toute sa signification. Essayer de le raconter par son menu programme semble inutile: The Last Movie brasse tellement de sujets qu’il s’avère irracontable. Une première lecture donne à penser que Hopper y détruit tous les mythes américains dans un grand tourbillon où se cognent les thèmes prégnants de cette culture (la religion, le sexe, le voyeurisme, l’argent). A plusieurs reprises, des cartons annoncent que des scènes manquent. Normal: la déconstruction narrative est à son paroxysme. Il s’agit donc d’un «film libre» sur la création qui se construit au détriment des autres. Dennis Hopper avait carte blanche suite au succès phénoménal du culte Easy Rider (tourné avec trois fois rien). Universal lui a donné 850000 dollars et le final cut, lui assurant une totale autonomie. Après avoir vu l’objet et le trouvant incompréhensible, le studio lui a demandé d’arrondir les angles et de rendre tout ça plus consensuel. Comme convenu, Hopper refuse et Universal n’assure rien. Avec ce trip totalement décousu, le cinéaste perd toute crédibilité auprès du tout Hollywood.


A la base du projet qui remonte bien avant la chevauchée d’Easy Rider, on décèle l’envie de rendre hommage à tout un pan de cinéma Hollywoodien et le besoin de gratter le vernis des apparences fictionnelles. Sommairement, on suit une équipe de cinéma menée par Samuel Fuller qui tourne un western dans un village péruvien paumé. Parmi eux, un cascadeur (Dennis Hopper donc) qui y vit en attendant que d’autres équipes viennent tourner dans les parages. Quelques jours après ledit tournage, les natifs de l'endroit tentent de reproduire la fiction du film en entrant dans une sorte de spirale mêlant violence et folie. Avant d’être une mise en abyme, l'opus réfléchit sur ce qui reste d’un film: quelle est l’espérance de vie d’un comédien dans un décor de cinéma, en forme de trompe-l’œil? The Last Movie tend à déterminer ce qui relève du factice et de l'authenticité pour ausculter la réalité qui prend le pas sur la fiction. Par extension, il en découle une réflexion inédite sur le cinéma où l’art doit être vécu comme un sacerdoce. Hollywood y est dépeint comme une terre sainte, une cour des miracles qui amène aux pires désillusions. Parmi les acteurs secondaires, une impressionnante kyrielle de guest stars qui en profitent pour casser leur image publique. On retient surtout Julie Adams, actrice connue pour ses prestations de jeune fille pure comme la neige dans les westerns lambda, qui joue ici un rôle extrêmement sexué et par conséquent aux antipodes de ses précédents rôles.


Les références à Sam Peckinpah – qui connaîtra le même genre de galère à la fin des années 70 – et notamment à La horde sauvage ne sont pas anodines. Par son foisonnement thématique, The Last Movie s’inscrit ouvertement comme l’anti-Horde Sauvage. L’un des cascadeurs de l’équipe ne s’appelle pas James Dean par hasard. James Dean qui, comme chacun sait, a constitué une influence majeure chez le jeune Hopper. Tout remonte au tournage de La fureur de vivre en 1954. Dean l’impressionne et lui enseigne la méthode de l’Actors Studio en prenant l’exemple d’une cigarette. Selon James, il ne fallait pas faire semblant de fumer une cigarette mais la fumer pour de vrai. Cette phrase restera comme un leitmotiv chez Hopper: non seulement pour définir ce qui relève de la dichotomie entre le cinéma et la réalité - le thème central de The Last Movie - mais également imposer ce que l’on veut sur un plateau de tournage. Quitte à contredire les ordres du metteur en scène. Par exemple, sur le tournage de La fureur des hommes, Hopper s'est insurgé contre le réalisateur Henry Hathaway qui lui demandait de copier Brando. Hollywood commence déjà à lui fermer les portes. Il utilise la photographie comme alternative et profite de cette autonomie pour capter ce qui lui plaît (les manifestations pour les droits civiques, Martin Luther King en plein discours) et réalise des portraits (Andy Warhol, Roy Lichtenstein), affirmant ainsi un goût prononcé pour l’art contemporain.


Comme toutes les grandes gueules, Hopper passe pour un caractériel incontrôlable. Et beaucoup de ceux qui ont travaillé avec lui avant Easy Rider ne supportent pas ces manières, ces coups de colère, cette liberté et ne désirent que sa perte. Surtout lorsqu’il balance, pour résumer sa tumultueuse carrière dans les années 60 partagée entre sexe, alcool et drogue, qu’il a «tellement léché de vagins dans les années 60 que sa barbe ressemblait à un donut glacé». La palme pour Easy Rider marque le début d’un culte (celui de l’homme libre) et la fin du consensus. Stimulé par l’acteur Luke Askew, seconde rencontre marquante après James Dean, Hopper lui donne un rôle crucial dans son premier long métrage: celui du hippie auto-stoppeur qui emmène les deux motards jusqu’à la communauté du Nouveau-Mexique. Pour ainsi dire, le "We blew it" qui clôt Easy Rider possède une valeur prophétique. Les critiques n'ont pas pris de pincettes pour évaluer The Last Movie et l’ont assassiné sans la moindre dignité. Après ce four, Hopper se retrouve seul au monde, avec sa confusion mentale et sa colère intérieure. Certains se sont réjouis trop rapidement d’une telle défaite. Parti se réfugier dans sa propriété de Taos au Nouveau-Mexique, Hopper a mis un certain temps avant de rebondir près de dix ans plus tard, par hasard, avec Out of blue (l’histoire d’une adolescente qui tue ses parents) qu’il a totalement réécrit en faisant de l’héroïne principale une punk (le film s’intitule «Garçonne» en français) et en trouvant le titre dans une chanson de Neil Young en hommage à Johnny Rotten. Jack Nicholson a soutenu le film et Sean Penn a tellement été impressionné par le résultat qu’il a demandé à travailler avec Hopper. Ca donne Colors, la renaissance de l'artiste envers et contre tous. On peut se demander si Vincent Gallo, enfant fragile du cinéma US, suivra la même trajectoire.

Dans la profondeur de champ de ce Last Movie, apparaît le regard désabusé et anxieux de Dennis Hopper, préfigurant le déclin d’un certain cinéma américain des années 70 qui croyait aux vertus du classicisme hollywoodien et de la modernité européenne. Cela s'est passé dix ans avant la pourtant immense Porte du paradis, de Michael Cimino (autre talent broyé par le système). Averti par Howard Hawks, un réalisateur comme William Friedkin a échappé à ce même trou noir au début des années 70 en offrant des films «grand public» presque cyniques qui contredisaient ses propres désirs de cinéaste indépendant. Avant de se faire rattraper lui aussi par sa fureur et sa soif de liberté sur le tournage de Sorcerer au début des années 80. Symboliquement, Hopper démontre avant les autres que trop de liberté tue la liberté. Surtout lorsque l'on a un orgueil surdimensionné. Ce Last Movie, proche du work in progress, entremêle flash-backs et flash-forward de manière capricieuse et aligne les scènes aléatoires sur un rythme incongru. Pour peu que l’on ne connaisse pas les réelles ambitions, il ne raconte rien de cohérent et risque de lasser le regard. Pour Hopper, ce «film-épilogue», où le réel historique n’est plus que l’ombre portée du mythe, aurait pu être le "dernier film", au sens littéral. Il s’en est suivi une longue et aride descente aux enfers paranoïaque et alcoolique. On n’ose imaginer quel genre de making-of cet objet improbable sur l’illusion (première partie) et la désillusion (seconde partie) aurait généré. Il y a encore quelques mois, Hopper avait la gueule ravagée par les excès et faisait figure de survivant. Ses dernières apparitions dans les films actuels, aussi mineurs soient-ils, faisaient figure d’événement. Parce qu’il était là et n’avait pas encore été consumé par le feu.
Vos réactions


logAudience