Réalisé en 1950,
Un chant d’amour est un poème d’une choquante beauté, provocateur et provocant, sublime et tragique, désespéré et unique, qui parle d’amour impossible, de répressions poussives, de pulsions refoulées avec de grandes tentations surréalistes. Mon tout donne l’unique film de Jean Genet, immense écrivain, qui se met à nu, visuellement, avec un courage qui force l’admiration. Passage obligatoire dans le
Coin du cinéphile.
" Dans Un chant d’amour, Genet poursuit sa quête autobiographique commencée en écriture en exposant sans tabou ce qui le fait clairement bander. Mais au-delà de sa rugosité apparente, ce film pousse plus loin la réflexion, met en valeur des carences, et s’inquiète de ce qui pourra sauver l’amour."
C’est la seule tentative cinématographique de Jean Genet. D’où sa préciosité. Durant 22 minutes, deux hommes enfermés dans leurs cellules vont trouver comme unique moyen de communication un trou creusé dans le mur. Un maton les mate à travers le judas et découvre leurs activités sexuelles. A partir de cet instant, naît un petit jeu triangulaire pulsion-sado-maso-amour ; et le lieu devient un havre aux fantasmes et le réceptacle des passions. Et durant ce bref temps de bobine, on apprend déjà une chose fondamentale : baiser fait scandaleusement du bien (et là-dessus pas de contradiction possible) mais surtout on peut baiser à l’aide d’une paille et d’une cigarette et atteindre ainsi des monts de sensualité.
Le film qui fait passer
Les amitiés particulières de Jean Delannoy pour de la gnognotte faussement subversive est à l’image de l’homme et de l’écrivain, à tel point que l’on a l’impression qu’il a utilisé le support filmique pour décrire des fantasmes par les images alors que la littérature dans ce domaine aurait été a priori plus adéquat. Tout faux : Genet contredit la règle. Longtemps considéré comme pornographique en raison de ses visions de sexes turgescents et/ou frénétiquement masturbés et de ses corps masculins qui se frôlent,
Un chant d’amour s’apparente davantage – et le titre est un indice supplémentaire – à de l’érotisme pur avec comme but d’illustrer une série de fantasmes et surtout de causer d’amour dans des situations improbables. C’est ce qui, vous l’aurez compris, le rend à la fois grotesque, tragique et sublime.
Un chant d’amour est surtout une démarche d’artiste en pleine crise identitaire : c’est Jean Genet qui exprime ici ses angoisses par rapport au monde qui l’entoure et qu’il ne comprend pas. C’est le propre de l’artiste justement que d’exposer ses failles pour que chacun s’y retrouve intimement. Dans
Un chant d’amour, Genet poursuit sa quête autobiographique commencée en écriture en exposant sans tabou ce qui le fait clairement bander. Mais au-delà de sa rugosité apparente, ce film pousse plus loin la réflexion, met en valeur des carences, et s’inquiète de ce qui pourra sauver l’amour. Les personnages sont mutiques ; ce qui renforce l’incapacité de communiquer entre eux. Ils sont comme claquemurés dans leurs désirs et doivent majoritairement se contenter de la masturbation comme unique moyen de compenser leur misère affective (intéressante réflexion sur l’auto-érotisme quelques semaines après l’analyse de
Dans ma peau où là aussi on aimait et on se réfugiait dans son corps pour combler un manque).
A travers le personnage du maton qui observe les activités sexuelles de ses prisonniers et qui incarne l’élément très perturbateur, Genet personnifie la frustration et les pulsions refoulées. Ce dernier va même jusqu’à pointer avec une arme sur celui qu’il désire. Cette relation amour-haine / attirance-répulsion est symbolisée par l’arme du gardien, symbole phallique par excellence que ce dernier enfonce dans la bouche du prisonnier. Pas besoin d’être gay, érotomane ou gardien de prison pour apprécier à sa juste valeur cette pièce de cinéma unique et libre qui cause d’un thème simplement universel : l’amour. Et surtout des histoires d’amour qui ne se font pas. Qu’on rêve ou qu’on ne peut plus vivre. Ang Lee et son
Secret de Brokeback Mountain l’ont très bien compris. Une œuvre récente comme
V for Vendetta ou plus ancienne comme
Le baiser de la femme araignée (deux œuvres dans des univers carcéraux), aussi.
Mais c’est Todd Haynes (
Safe) qui a été le plus affecté par la vision du film. Il ne s’en est tellement pas remis qu’il en a signé le quasi-remake dans l’un des segments de son divin
Poison. Il reprendra d’ailleurs la même alternance entre les scènes de répression dans la prison (ambiance sombre, pas de sentiments, regards lourds de sens) et les parenthèses plus sucrées d’un passé qui n’est plus. Quant à Joao Pedro Rodrigues, d’ores et déjà surnommé par certains comme le Genet du cinéma, il a effectivement réalisé avec
O’Fantasma le digne successeur de
Un chant d’amour 50 ans plus tard avec la même rage et les mêmes maux mais aussi toutes les caractéristiques qui rendaient le film de Genet perturbant. C’est assurément pour cette raison qu’il a été considéré à sa sortie comme un chef-d’œuvre : on y retrouvait la même force dans la représentation (homo)sexuelle.
En sus, Genet bouscule les icônes viriles pour célébrer le romantisme et l’amour passion, l’hybris chère aux tragédiens grecques. Quand les amants essayent de communiquer entre eux, ce n’est que par le biais de la fumée inhalée par l’un, exhalée par l’autre. Ce sera l’image forte du film. Elle a été citée par bon nombre de cinéastes actuels comme l’une des scènes les plus érotiques de l’histoire du cinéma alors qu’on ne voit pas de nudité ou d’acte copulatoire. Il y a juste la force des sentiments et de l’esprit qui triomphe sur la connerie humaine. C’est accessoirement le pouvoir de la suggestion sur la démonstration. Dans la vie comme au cinéma.
Le coin du cinéphile : la petite boutique aux horreurs de Romain Le Vern Donnie Darko (Richard Kelly) Schizophrenia (Gerald Kargl) Ne vous retournez pas (Nicolas Roeg) & Le cercle infernal (Richard Loncraine) L'échelle de Jacob (Adrian Lyne) Epidemic (Lars Von Trier) Cruising (William Friedkin) Croix de fer (Sam Peckinpah) La clepsydre (Wojciech Has) Moi Zombie, chronique d'une douleur (Andrew Parkinson) Braindead (Peter Jackson) Carnival of Souls (Herk Harvey) Ebola Syndrom (Herman Yau Lai-to) Tras el Crystal (Agustin Villaronga) La double vie de Véronique (Kieslowski) The Baby (Ted Post) Poison (Todd Haynes) L'île (Kim Ki-Duk) Subconscious Cruelty (Karim Hussain) Le baiser de la femme-araignée (Hector Babenco) Zombie (George Romero) Le quatrième homme (Paul Verhoeven) Les jours et les nuits de China Blue (Ken Russell) Defiance of Good (Armand Weston) Maîtresse (Barbet Schroeder) Les chevaux de feu (Serguei Paradjanov) La grande bouffe (Marco Ferreri) Contes immoraux & La bête (Walerian Borowczyk) Dans ma peau (Marina de Van) Bad Boy Bubby (Rolf de Heer) Requiem pour un massacre - Come and see (Elem Klimov) I Want You (Michael Winterbottom) Miracle Mile (Steve de Jarnatt) Kissed (Lynne Stopkewich)