Par - publié le 23 octobre 2007 à 03h01 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 10h57 - 0 commentaire(s)
Des forains mystérieux vont de ville en ville pour démasquer les fourbes et aider les justes avec les couleurs de l’arc-en-ciel. Un chat aux lunettes noires révèle la part secrète des habitants coincés dans leurs habits serrés et leurs conventions bêtasses. Dès qu’il ôte ses lunettes de star, le chat fait des ravages. Face à lui, la personne devient violette si elle est menteuse; grise si elle est voleuse; rouge si elle est amoureuse; jaune si elle est infidèle. Un conte philosophique étourdissant entre onirisme et farce. Un film extraordinaire, unique, aux effets visuels impressionnants, qui gonfle le cœur.


"Toutes les séquences colorées, comme celle où Robert et Diane, tout rouges, paumés dans un rêve devenu réel font des entrechats champêtres, des parties d’échec où des verres de vin remplacent des pions, sont sublimes."


Voilà le genre de film qui donne envie d’être raconté sur le mode du «il était une fois». Normal, nous sommes dans la sarabande surréaliste, colorée, naïve, utopique, ouverte et fermée par un ménestrel qui observe la ville du haut de la tour d’un château où il guide les touristes et présente les personnages. Il était une fois donc Un jour, un chat (Az prijde Kocour), film tchèque réalisé par Voljtech Jasny en 1963, produit par Ceskoslovensky Film, qui pourrait être une comédie musicale. Une comédie musicale qui use du Technicolor comme Minelli sans imposer de chansons niaises. Jasny ne conservé que le tempo, l’écume d’une mélodie, la saveur des notes pour que le spectateur apprenne à savourer l’essentiel, la simplicité d’une musique sublime (celle de Svatopluk Havelkaet) et se débarrasse in fine de ses préjugés superflus. Ça a le goût d’une comédie musicale mais ça n’en est pas une. C’est mieux que ça, à tous les niveaux. Ici, on voit pendant vingt longues minutes la présentation d’un village sclérosé, plongé dans un gris camaïeu, englué dans l’hypocrisie, où un directeur d’école coincé dans son uniforme rigide tape dans les mains lorsque son gardien ivrogne tourbillonne avec une cigogne empaillée, tuée la veille. Si bien que l’ivresse lui donne le tournis (la caméra virevolte en même temps que lui). Seul contre tous, Robert (Jan Werich, la révélation de l’époque), un instituteur qui apprend à ses élèves à respecter la nature, à caresser sa beauté, à voir dans leurs copies d’examens des choses qu’on ne voit pas ailleurs, à se révolter silencieusement contre le conformisme rampant.


Tout ça, c’est avant que la troupe de forains (un vieux magicien qui ressemble étrangement au ménestrel; Diane, une trapéziste au regard Hepburnien de velours; un chat mystérieux) débarque, en fanfare. Chausse les chaussons rouges de Powell. Fasse résonner une musique RoyAnderssonnienne des petits matins qui chantent. Exécute des tours de magie hallucinants. Propose un spectacle pacifique qui brocarde par des images et des métaphores à la Rimbaud tous les travers du petit village. Et enfin offre le clou du spectacle: le tour du chat Mourek qui enlève ses lunettes et colorie par son regard d’or les émotions indistinctes de tous les membres présents dans la salle. Les enfants se réjouissent qu’on donne aux êtres humains les couleurs de l’arc-en-ciel. Les adultes, divisés en rouge (les amoureux), en violet (les menteurs), en gris (les voleurs) et en jaune (les infidèles), s’obstinent à faire la grise mine et certains d’entre eux n’hésitent pas à lancer des pierres sur le chat magicien. D’autres succombent à une transe psychédélique et dansent pour faire swinguer l’absurdité de leur existence. Les jours passent, les hypocrites du village enfin révélés veulent traquer le chat et le réduire à l’état de cigogne empaillée. Pendant ce temps, Robert, l’instituteur, et Diane, la trapéziste, foudroyés par un simple regard, essayent de retrouver le chat avant les chasseurs.


Toutes les séquences colorées, comme celle où Robert et Diane, tout rouges, paumés dans un rêve devenu réel font des entrechats champêtres, des parties d’échec où des verres de vin remplacent des pions, sont sublimes. Elles transportent littéralement le spectateur, ébloui par tant de lumière. Selon les rumeurs, il paraît même que l'acteur principal Jan Werich, qui n'avait selon les docteurs plus qu'un ou deux mois à vivre, fut guéri en faisant ce film et pu vivre quinze années de plus. Dans le film, cette révolution des esprits stimule l’imagination des enfants qui refusent de devenir les adultes couards qui leur font la morale. Au fil du film, l’école, naguère dirigée par un directeur dépositaire de la loi et de l'ordre, devient un lieu bohème de création où l’hypocrisie et le mensonge sont stigmatisés. L’imagination et le rêve, eux, sont célébrés. Vojtech Jasny qui a découvert quelques années seulement avant le tournage du film la réalité soviétique («ce n’était pas le socialisme mais un mensonge»), ausculte l’âme Tchèque, son patient malade compromis avec le régime communiste, et continue ce qu’il avait commencé avec ses premiers succès internationaux comme Désirs, en 1958. Au cinéma, on l’a vu naître au début des années 50 où il a commencé comme scénariste pour Karel Kachyna (Le temps n'est pas toujours couvert et Les Années exceptionnelles). En 1957, il dirige seul Les Nuits de septembre d'après la comédie de Pavel Kohout. Il a réalisé Un jour, un chat après La Procession à la vierge qui était d'après un récit satirique de M. Stehlik et remporte le Prix spécial du Jury au festival de Cannes.



Jamais auparavant il n’avait atteint ces qualités d’épure admirables. Après, non plus. Censurés, ses opus suivants (Chronique Morave, mes bons compatriotes, réalisé en 1968) ne seront que des réussites partielles. Cette année-là, Jasny quitte son pays natal, travaille pour la télévision en Allemagne et en Autriche, et son retour au cinéma n'a lieu qu'en 1976 avec Le Clown, adaptation d'un roman de Heinrich Böll. Ses œuvres d’après, comme Le suicidaire, ne parviennent malheureusement pas à renouer avec le ton d'Un jour, un chat. Conséquence: Jasny quitte en plein milieu des années 80 l'Europe pour les Etats-Unis et réalise un film pour enfants: la Grande terre des Nains (difficilement trouvable) et enseigne à l'Université de Columbia. Après la «révolution de velours», il rentre à Prague et tourne un dernier long, Pourquoi Havel?, en 1991. «Il faut être critique envers soi-même, trouver et dire la vérité, être sincère», répétait Jasny dans les interviews de l’époque. Alors soyons sincères avec lui: rien que pour le spectacle enthousiasmant de ce Un jour, un chat, disons-lui un grand merci.


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