Par - publié le 26 juin 2007 à 00h00 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h53 - 1 commentaire(s)
Prenez le personnage le plus inintéressant qui soit (un agriculteur géophysicien qui vit reclus avec des animaux) ainsi que l’argument le plus repoussoir (un zoophile fait l’amour à une truie) et vous obtenez un monument de cinéma trash expérimental : Vase de noces, rebaptisé dans les pays anglo-saxons sous le titre «The Pig fucking movie» et réalisé par le courageux Thierry Zeno. A l’époque, l’artiste belge venait d’avoir 25 ans. C’était en 1974.

"Certaines scènes coupent le souffle, agressent le regard et donnent au spectateur l’impression de se prendre un TGV en pleine figure."


Après avoir succombé au désir interdit, maman truie et papa humain donnent naissance à trois jeunes porcelets qui préfèrent les cris aux chuchotements. Ne supportant plus les braillements des porcins, le mari jaloux trucide sa petite famille, provoque la colère – bouleversante – de la truie qui se suicide de tristesse et finit en Saint-Antoine, seul, nu, désespéré, recouvert d’excréments. Non, ce n’est pas le (lourd) programme scénaristique d’un John Waters perdu au fin fond des Landes mais celui d’un jeune cinéaste provocateur et incompris toqué de Félicien Rops qui a cherché bien avant les autres à scruter la bestialité des hommes et l’humanité des bêtes dans une symphonie romantique, faite de répétitions, de situations ressassées, de variations sur la famille, le sexe, l'amour. Mitonnant tout (ésotérisme, sacré, mysticisme, abjection) avec un sérieux immuable, Zeno réussit, sans doute grâce à son background de documentariste et la complicité de Dominique Garny (impliqué corps et âme à l’interprétation et au scénario), le lourd exploit d’échapper au précipité vomitif en donnant à voir d’autres choses: le parcours tordu d’un homme terriblement solitaire qui cherche à faire corps avec le monde et donc les éléments qui sont autour de lui (la terre, l’eau, le feu et l’air), l'hypersexualité des animaux qui forniquent sans contrainte, la misère sexuelle de l'homme qui ne peut subvenir à ses besoins autrement et finalement la naissance d’un amour improbable en triturant le bon vieux quotidien étal; en plaquant les codes horizontaux de tonton Baudelaire; en prenant les allures d’une fable allégorique et élégiaque, surréaliste et prosaïque, elliptique et bizarre, organique et mortifère.


Si la photo noir et blanc et la mise en scène paraissent chichiteuses ou fétichistes ; si la musique belle comme pontifiante ne sert finalement qu’à amplifier la dramaturgie, elles ne gâchent aucunement la force picturale des plans et la folie des rebondissements dans la narration (les gorets emmitouflés dans leurs tricots qui se tiennent mal lors des repas familiaux). Ca aurait été quelque chose de facile et de gratuit s’il n’y avait pas l’expression d’une évolution et le désir d’une quête. S’il n’y avait pas non plus cette volonté de faire rire entre deux chocs (ladite scène de repas où les situations paraissent tellement lumineuses que les protagonistes de l’affaire parviennent à nous faire croire que oui, l’amour zoophile est possible). Plus tard, lorsqu’il aura zigouillé sa famille, le protagoniste va se débattre dans des espaces restreints, des rituels abscons et, surtout, entre les murs invisibles de ses obsessions intérieures. Le héros n’est pas victime des circonstances ou de la fatalité, mais de lui-même (et par conséquent de sa nature profonde). Dans toute cette dernière partie, l’action est alors réduite à une sorte de rumination énigmatique, un long finale mahlérien à goût de terre.


Certaines scènes coupent le souffle, agressent le regard et donnent au spectateur l’impression de se prendre un TGV en pleine figure. Aujourd’hui, ça ressemble à du Carlos Reygadas avec des couilles, qui oublie de se la jouer poseur et cherche à toucher le fond baroque de la folie pure. Les questions posées par le récit sont simples mais pas faciles à digérer: jusqu’où peut-on aller pour ne plus ressembler à un être humain? Comment s’extraire de l’humanité toute entière en franchissant des barrières morales? Comment provoquer le regard des bien-pensants pour capter quelque chose hors du commun des mortels? Est-ce que dans la truie, tout est cochon (et donc bon)? Dans ce défi transgressif pourvu d’une insoupçonnable profondeur spectrale, idéalement tourné sans dialogue pour que le malaise s’estompe, le cinéma a son mot à dire avant de chercher une volonté de choquer le bourgeois – auquel cas le film serait purement maniériste et anecdotique. Certes, on sera tenté de raccrocher quelques wagons cinématographiques à cette expérience hors du commun (un peu de Buñuel pour le style proche de l’écriture automatique, un peu de Rossellini mode Stromboli et de Pasolini période Théorème pour arborer quelques balises). Mais le résultat, inclassable parce que hors des modes et du temps, est d’une telle puissance immorale qu’il n’a rien perdu de son pouvoir dérangeant. Dans son genre (lorsque la mélancolie et l’éblouissement sont une seule et même nature), ce crépuscule cacophonique qui fout les jetons s’avère totalement unique.


Le coin du cinéphile : la petite boutique des horreurs de Romain Le Vern


  • Donnie Darko (Richard Kelly)
  • Schizophrenia (Gerald Kargl)
  • Ne vous retournez pas (Nicolas Roeg) & Le cercle infernal (Richard Loncraine)
  • L'échelle de Jacob (Adrian Lyne)
  • Epidemic (Lars Von Trier)
  • Cruising (William Friedkin)
  • Croix de fer (Sam Peckinpah)
  • La clepsydre (Wojciech Has)
  • Moi Zombie, chronique d'une douleur (Andrew Parkinson)
  • Dellamorte Dellamore (Michele Soavi)
  • Braindead (Peter Jackson)
  • Carnival of Souls (Herk Harvey)
  • Ebola Syndrom (Herman Yau Lai-to)
  • A snake of June & Vital (Shinya Tsukamoto)
  • Tras el Crystal (Agustin Villaronga)
  • Cannibal Holocaust (Ruggero Deodato)
  • La double vie de Véronique (Kieslowski)
  • The Baby (Ted Post)
  • Poison (Todd Haynes)
  • L'île (Kim Ki-Duk)
  • Subconscious Cruelty (Karim Hussain)
  • Le baiser de la femme-araignée (Hector Babenco)
  • Zombie (George Romero)
  • Le quatrième homme (Paul Verhoeven)
  • Les jours et les nuits de China Blue (Ken Russell)
  • Defiance of Good (Armand Weston)
  • Maîtresse (Barbet Schroeder)
  • Les chevaux de feu (Serguei Paradjanov)
  • La grande bouffe (Marco Ferreri)
  • Contes immoraux & La bête (Walerian Borowczyk)
  • Dans ma peau (Marina de Van)
  • Bad Boy Bubby (Rolf de Heer)
  • Requiem pour un massacre - Come and see (Elem Klimov)
  • I Want You (Michael Winterbottom)
  • Miracle Mile (Steve de Jarnatt)
  • Kissed (Lynne Stopkewich)
  • Un chant d'amour (Jean Genet)
  • The Baby of Mâcon (Peter Greenaway)
  • Santa Sangre (Alejandro Jodorowsky)
  • Possession (Andrzej Zulawski)
  • Les Révoltés de l'an 2000 (Chicho Ibanez-Serrador)
  • Mulholland Drive (David Lynch)
  • Pig (Rozz Williams & Nico B.)
  • Hustler White (Bruce La Bruce)
  • Hardcore (Paul Schrader)
  • Gummo (Harmony Korine)
  • Seconds (John Frankenheimer)
  • Mais ne nous délivrez pas du mal (Joel Séria)
  • Les prédateurs (Tony Scott)
  • Les nains aussi ont commencé petits (Werner Herzog)
  • Maladolescenza (Pier Giuseppe Murgia)
  • La clé (Tinto Brass)
  • Le sexe noir / Café Flesh (Joe d'amato & Stephen Sayadian)
  • Les fruits de la passion (Shuji Terayama)
  • Frankenhooker & Brain Damage (Frank Henenlotter)
  • Crash (David Cronenberg)
  • Léolo (Jean-Claude Lauzon)
  • J'irai comme un cheval fou (Fernando Arrabal)
  • L'Autre (Robert Mulligan) & Chaque soir à neuf heures (Jack Clayton)
  • Kamikaze Taxi (Masato Harada)
  • Hardware (Richard Stanley)
  • L´esprit de la ruche (Victor Erice)
  • Dancing (Patrick Mario Bernard, Xavier Brillat et Pierre Trvidic)
  • L'Inferno (Francesco Bertolini, Adolfo Padovan et Giuseppe De Liguoro)
  • Superstar: The Karen Carpenter story (Todd Haynes)
  • Electra Glide in Blue (James William Guercio)
  • Le Locataire (Roman Polanski)
  • Paprika (Tinto Brass)
  • Candyman (Bernard Rose)
  • Sweet Movie (Dusan Makavejev)
  • Schramm (Jorg Buttgereit)
  • L'aventure de Madame Muir (Joseph L. Mankiewicz)
  • Paperhouse (Bernard Rose)
  • Hallucinations of a deranged mind (José Mojica Marins)
  • Faust (Jan Svankmajer)
  • Abattoir 5 (George Roy Hill)
  • Amateur (Hal Hartley)
  • Venus in Furs (Victor Nieuwenhuijs et Maart Je Seyferth)
  • Tenderness of Wolves (Ulli Lommel)
  • Eating Raoul (Paul Bartel)
  • L'enfant-miroir (Philip Ridley)
  • L'écureuil rouge (Julio Medem)
  • Begotten (Elias Merhige)
  • Des anges et des insectes
  • L'homme à la caméra (Dziga Vertov)
  • Scorpio Rising (Kenneth Anger)
  • Dans les ténèbres (Pédro Almodovar)
  • The Doom Generation & Nowhere (Gregg Araki)
  • Gods and Monsters (Bill Condon)
  • Cérémonie secrète (Joseph Losey)
  • La traque (Serge Leroy)
  • Fantasmes (Jang Sun-woo)
  • Singapore Sling (Nikos Nikolaidis)
  • La créature (Eloy de la Iglesia)
  • Jambon Jambon (Bigas Luna)
  • Clean, Shaven (Lodge Kerrigan)
  • Six string Samurai (Lance Mungia)
  • Des Monstres et des hommes (Andreï Balabanov)
  • Orlando (Sally Potter)
  • Vase de noces (Thierry Zeno)
  • Vos réactions


    logAudience