M. Night Shyamalan, aux commandes d'un blockbuster estival, se fait lyncher par la critique US et les fans de la série animée. Comment va le réalisateur du Sixième Sens ?

Par - publié le 20 juillet 2010 à 22h50
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Depuis toujours, M. Night Shyamalan est obsédé par les liens invisibles entre l'ordinaire et l'extraordinaire, le réalisme magique. De film en film, il essaye de déchiffrer les mystères d'un monde qui nous dépasse. En dépit de son allure de blockbuster pour enfants (l'adaptation colossale d'une série animée culte en live), Le dernier maître de l'air ne fait pas exception à la règle.

 

Le dernier maître de l'air

 

D'ores et déjà considéré comme le nanar de l'année (8% sur Rottentomatoes, les formules lapidaires des critiques outre-Atlantique comme «la catastrophe de l'année n'est pas la marée noire mais le nouveau Shyamalan» ou encore «Le dernier Shyamalan» et des fans de la série de moins de 15 ans qui passent leur journée sur Imdb à baisser la moyenne en signe de protestation punk attardée), Le dernier maître de l'air ne mérite pas un tel lynchage médiatique. Il doit avant tout se voir comme un «blockbuster expérimental» où Shyamalan a mélangé l'esprit de la série animée Avatar et ses propres obsessions. Celui qui semble avoir été programmé pour être adoré ou haï selon les tendances n'aura pas réussi à se réconcilier avec ses premiers fans, intransigeants suite à ses écarts de conduite (La jeune fille de l'eau). Pourtant, il faut être aveugle ou de mauvaise foi pour ne pas voir que la dernière heure opératique prend de la hauteur avec le sentiment de voir du Tarkovski pour enfants, voire une version live d'un film d'animation de Miyazaki (la référence avouée du cinéaste).


SUPER-HEROS DEPRESSIF

 

Dans chacun de ses longs métrages, M. Night Shyamalan épouse les doutes de personnages à la recherche d'une identité, d'une nouvelle peau, d'une place dans le monde et du rôle mythologique qu'ils ont en eux sans le soupçonner. On retrouve tout ça dans Le dernier maître de l'air, notamment l'importance des signes. Lors des interviews qu'il donne pour la promotion, Shyamalan ne peut s'empêcher de revenir sur son enfance. Ses parents médecins l'ont élevé dans la banlieue chic de Philadelphie, son lieu de tournage coutumier - Le dernier maître de l'air échappe à la coutume et là aussi, c'est un signe. A 13 ans, il attend à l'aéroport de New York ses grands-parents en provenance d'Inde. L'avion ayant du retard, il achète un livre pour patienter et tombe sur celui de Spike Lee, expliquant comment il avait réalisé son premier film sans argent ni personne. Cette démonstration de foi l'a tellement impressionné qu'il a décidé de devenir cinéaste. Sans ce coup du destin, il aurait été médecin, comme ses parents.

 

Affiche du film Sixième sensDans les années 80, M. Night Shyamalan commence par réaliser plus de 45 courts-métrages et écrire des dizaines de scénarios. En 1992, il est diplômé de la Tisch School of Arts ; ce qui lui permet de réaliser un premier film semi-autobiographique, Praying with Anger, sur le parcours d'un jeune indo-américain qui retourne en Inde à la mort de son père. Six ans plus tard, Shyamalan réitère l'expérience avec Wide Awake, financé par Miramax, racontant l'histoire d'un élève mystique obsédé par la mort. Expérience pénible : son film est remonté par Miramax mais l'échec l'invite à se surpasser. Il met aux enchères le scénario de Sixième Sens que la productrice Kathleen Kennedy achète pour le compte de Disney pour un peu moins de 3 millions de dollars. L'année suivante, Sixième Sens reçoit sept nominations aux Oscars.

 

Prolifique, Shyamalan propose Incassable, une histoire de super-héros ordinaires avec un peu d'Allan Poe et de culture orientale. Fort du succès de son précédent film (661 millions de dollars au box-office), M. Night Shyamalan obtient des conditions démentes: il tourne à Philadelphie avec une équipe locale, filme les scènes dans l'ordre du scénario, et garde systématiquement les premières prises. Son modèle de vie familiale est calqué sur celui de Spielberg. Père attentionné de deux enfants, il veut être chez lui tous les soirs, tournage ou pas tournage. Son épouse, spécialiste de psychologie enfantine, y tient. D'ailleurs, ses idées, Night Shyamalan les trouve dans le silence de son bureau, où il rédige ses scénarios à la vitesse de l'éclair : «J'ai écrit le scénario d'Incassable en six semaines. C'est long pour moi. D'habitude, je mets moins de temps. Moitié moins.». En deux films, ce toqué de Spielberg et de Hitchcock s'est spécialisé dans un registre: les figures archétypales du fantastique et du merveilleux perdues dans un univers quotidien (les fantômes dans Sixième Sens; les super-héros dans Incassable; les extra-terrestres dans Signes; les loups-garous dans Le village, la nymphe dans La jeune fille de l'eau). Le goût de Shyamalan pour l'horreur vient d'un de ses souvenirs d'enfance où, de retour à la maison après avoir fait les courses au supermarché en famille, le père voit la porte d'entrée entrouverte. En réalité, fausse alerte : ce n'était qu'un paillasson qui bloquait. Le père a toujours cru qu'un psychopathe l'attendait assis sur un lit

 

ETOILE ETEINTE

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C'est avec La jeune fille de l'eau que son cinéma semble en proie au doute : le projet remonte au moment où Shyamalan sortait d'une dépression. Sa démarche est totalement suicidaire: outre les piques envers Manny Farber, un critique américain influent, le seul personnage qui meurt dans le récit, pour ranimer la magie de son conte, on y voit clairement sa difficulté à raconter des histoires au premier degré, à une heure où le cynisme décourage les meilleures intentions. On se rend compte du sabordage en voyant le film : les acteurs semblent aussi perdus que lui, comme s'ils avaient arrêté de jouer des personnages pour venir en aide aux angoisses du cinéaste et donc au désarroi de la créature jouée par Bryce Dallas Howard. A la fin, la beauté du conte reprend le dessus, comme un nouveau départ. Le message au spectateur est clair : ses films ne reposeront plus sur des twist : ils peuvent voler de leurs propres ailes. Mais sans le savoir, c'est déjà le début de la fin.

 

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Phénomènes, le film de commande qu'il réalise juste après, se démolit au fur et à mesure qu'il progresse, encore plus confus, encore plus paumé, encore plus autiste peut-être, mais avec quelque chose de bouleversant - sans que ce soit explicable. Sans doute parce que plusieurs séquences (la vieille femme dans la maison hantée par Les oiseaux, d'Hitchcock, la cruauté à l'égard des enfants) sont supérieures à l'ensemble. Dans Le dernier maître de l'air, le premier volet d'une trilogie sur un «jeune garçon incassable qui a un sixième sens», il prend un risque inouï en utilisant le spectaculaire pour servir ses idées (la spiritualité, le surnaturel, la philosophie bouddhiste, la philosophie Hindoue) et en continuant de s'adresser à ceux qui aiment lire au-delà des images. C'est ce que l'on appelle du cinéma pur.


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