Par Jean-Baptiste GUEGAN - publié le 08 novembre 2009 à 19h21 ,
MAJ le 08 novembre 2009 à 19h50 - 1 commentaire(s)

« Tout a commencé il y a plus de dix ans. Au départ, j'ai lu l'article paru dans Le Nouvel Observateur et signé par Jean-Paul Dubois, l'auteur d'Une vie française. Je le connais car mes premiers courts-métrages étaient adaptés du romancier. Il parlait d'un juge d'instruction, Laurent Léguevaque, un homme atypique que j'ai été voir à Mâcon où l'homme qui a inspiré le rôle principal avait sévi. Nous avons eu une discussion formidable. A l'époque, j'avais un désir mais pas encore un projet. Je suis parti dans une enquête sans savoir vraiment pourquoi. Aujourd'hui, M. Léguevaque n'est plus juge d'instruction. Il m'a conseillé et joue son propre rôle à la fin du film. Il m'a dit que lors de sa première confrontation avec l'accusé, lorsqu'il lui a demandé pourquoi il avait agi de la sorte, il lui a répondu que pour la première fois de sa vie il était quelqu'un. Cette phrase a résonné très fort en moi. Laurent Léguevaque a ajouté qu'il avait la certitude que l'homme en question n'avait jamais gagné d'argent et que son mobile était purement humain. Il m'a ensuite donné un permis de visite pour que je puisse rencontrer le prisonnier. »
Xavier Giannoli

 

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A l'occasion de la sortie d'A l'origine, il semblait évident de s'interroger sur ce qu'est le fait divers pour notre cinéma. En effet, si dans le dernier film de Xavier Giannoli, la folle et véritable escroquerie d'un homme a su intriguer notre cinéaste, force est de constater le nombre sans cesse grandissant de ces derniers sur nos écrans. Trouvant un incontestable écho au cinéma, obnubilant les cinéastes en quête d'adaptation ou inspirant les scénaristes en mal de dramaturgie, s'y intéresser relevait donc du nécessaire.
 
Qu'est ce que le fait divers ?
Avant d'étudier l'adaptation à proprement parler cinématographique du fait divers, procédons à un premier effort de définition. Relégué au second plan face aux rubriques médiatiques traditionnelles que sont la politique internationale, le sport ou l'économie, le fait divers est par essence ce qui détonne et surprend. Il ne peut être ramené à une thématique claire mais il sidère. Il dénote et pourtant, il attire voire fascine alors qu'il rassemble quantité de faits et d'événements sans rapport réel les uns avec les autres. Ainsi, ne faisant pourtant pas sens au delà de la situation particulière qu'il nous raconte, il n'en demeure pas moins l'exemplaire sujet sur lequel il reste possible de rebondir et de s'interroger - artificiellement ou non d'ailleurs.
En effet, le fait divers, que l'on désigne sous l‘appellation péjorative de rubrique des chiens écrasés dans la presse, a d'abord le mérite d'être unique et inattendu. Et plus encore de susciter l'émotion et d'aiguillonner les sensibilités et les commentaires qui suivront. Car s'il est souvent le théâtre de récits extrêmes, qu'ils soient éminemment violents, romanesques ou transgressifs, il révèle surtout les accrocs au contrat social et au vivre ensemble.

 

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Le fait divers, une histoire de cinéma...
De fait, en soi, le fait divers recèle déjà nombre des ingrédients que cherche l'immense machine à fiction et à émotion qu'est le cinéma. Divers du fait qu'il regroupe pléthore de situations toutes plus particulières et inattendues les unes que les autres, il a de surcroît l'autre mérite d'offrir en sus d'une incroyable variété, une singulière originalité. Ainsi, ce dernier recouvrira-t-il aussi bien les affaires de mœurs (After School, Monster), les crimes passionnels (L'Appât, les Blessures assassines), les chevauchées criminelles (Elephant, Mesrine - L'ennemi public N°1, Tueurs nés) que les grands évènements mondains ou les histoires édifiantes (Sri Lanka National Handball team). De plus, qu'elles relèvent du drame ou d'une profonde humanité, son emploi saura les inscrire dans un cadre contemporain et les entourer d'un halo de réalité et de nouveauté tragique auxquelles nombre de scénarios fictifs ne pourront prétendre. Dès lors, on peut affirmer que le fait divers s'avère incroyablement attractif.
Par ses dimensions sensationnelles, exceptionnelles ou spectaculaires pour l'industrie du cinéma mais tout aussi sûrement pour la caste de ses créateurs, qui voit en lui le support idéal pour s'exprimer. Car sa médiatisation préalable le rend familier et sa trame préalablement connue permet de multiples et profitables réinterprétations proprement cinématographiques. Sans parler de l'irremplaçable goût de réel qu'il véhicule et sur lequel il est aisé de capitaliser.
Sur la dernière décennie par exemple, ce sont plusieurs centaines de films qui l'explorent ou s'en inspirent plus ou moins directement. Et cela aussi bien en France qu'ailleurs, au point que le fait divers s'impose sans contestation comme un véritable phénomène de cinéma, après avoir gagné les pages de nos journaux et les unes des JT.
 
...et de créativité
 Mais ce qui rend le fait divers plus passionnant encore, c'est qu'il offre à ceux qui s'en saisissent une place considérable puisque les uns comme les autres se l'approprient pour l'adapter à la hauteur de leurs véritables intentions. Ainsi, de l'aventureux diptyque dernièrement signé par Jean-François Richet, en passant par d'autres éminents portraits (L'Echange, Boys don't cry), le fait divers est avant tout affaire d'initiés, d'opportunités et plus encore d'affinités.
Matière prompte à être réappropriée et à devenir le socle d'une œuvre toute entière comme chez Claude Chabrol, ce dernier est surtout le support d'une adaptation et d'une reprise qui dépassent souvent la simple restitution des faits et la fidélité apportée à ces derniers. Il en fut ainsi pour L'Adversaire et L'emploi du temps, deux reprises aussi différentes que singulières de l'affaire Romand. Truman Capote de Bennett Miller, Scandaleusement célèbre de Douglas McGrath et De Sang froid de Richard Brooks, n'en expriment pas moins la même chose puisque chacun à leur manière et sur le même sujet - le meurtre sordide d'une famille à Holcomb dans le Kansas -, donnent à voir le point de vue d'un cinéaste sur un événement certes sordide mais prompt à une réappropriation par la caméra. Truman Capote d'ailleurs n'en fit pas moins lorsqu'il s'appropria l'histoire qui les irrigue pour en faire avec In cold blood, un chef d'œuvre de littérature.
Confronté aux problématiques propres à toute adaptation cinématographique, le fait divers s'impose donc comme le support idéal pour que s'expriment de véritables partis pris artistiques, et cela, bien loin du carcan dogmatique et illusoire de faits très établis. Ainsi, David Fincher avec Zodiac, André Téchiné avec La Fille du RER, Alain Resnais avec Staviski ou Alfred Hitchcock avec Frenzy, n'en furent pas moins les dignes réalisateurs de cette idée. Les uns usant du fait divers comme point de départ d'un scénario autrement plus politique et ample, les autres comme d'un prétexte pour poursuivre l'exploration de nouvelles options narratives.

 

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Une affaire de société et d'industries
Mais au-delà des signatures et des histoires qui sont racontées, ce que l'on constate également, c'est que le fait divers est bien différemment appréhendé suivant les continents. En effet, on ne compte pas les divergences d'approche entre Memories of Murder de Bong Joon Ho, Roberto Succo de Cédric Kahn, Midnight express d'Alan Parker ou Le Prince de New-York de Sidney Lumet.
Ainsi, si le fait divers s'impose comme le miroir qu'une société se tend pour examiner son présent ou son récent passé, faisant de ses cinéastes, des moralistes contemporains, il n'en reste pas moins remarquable que sa représentation diffère autant, révélant en cela a société, l'industrie et l'auteur qui l'ont fait naître au cinéma. A titre d'exemple, l'ultra-violence n'est que peu utilisée dans la représentation du fait divers en France à la différence des industries et mentalités anglo-saxonnes et asiatiques, plus enclines à la frontalité. Pour sa part, notre cinéma national se servira davantage que ses voisins du fait divers pour stigmatiser des oppositions fondamentalement nationales, qu'elles touchent aux différences entre Paris, la province et ses banlieusards ou qu'elles fassent s'affronter diverses catégories sociales. Avec toutefois, une notable réserve là encore, celle de préférer par son entremise, l'examen de son passé à celui de son présent, dans une perspective radicalement différente en cela de celle qu'offre le cinéma américain. 
Révélateur des logiques et mentalités qui les sous-tendent, le fait divers a en outre le mérite de souligner et d'éclairer le contexte productif qui le voit naître. En effet, ce dernier attire parce qu'il offre des assurances comme on l'a vu précédemment. Mais plus encore, nous montre-t-il les grandes tendances du cinéma mondial. Ainsi, dépasse-t-il la seule comédie sociale et le thriller pour irriguer tous les autres genres, mettant à jour l'abolition de leurs frontières et leur profitable entrecroisement.
Par ailleurs, s'appuyant plus spécifiquement sur des destinées individuelles (Serpico, Une après-midi de chien, Moi, Christiane F. ..13 ans, droguée et prostituée, ou de couples mortifères (Bonnie and Clyde, La Balade sauvage), il offre également l'opportunité à des acteurs de se faire remarquer - Hillary Swank et Charlize Theron obtinrent toutes deux des récompenses pour leurs prestations-, et à l'industrie d'en profiter pour capitaliser sur ces mêmes prestations.
En cela véritable marqueur d'une identité cinématographique, d'une visée créatrice et d'une époque, le choix du fait divers au cinéma n'est jamais anodin. Plus profitable et complexe qu'il n'y paraît car empli du réel que celui qui l'adapte choisit de transformer, le fait divers en salles reflète plus que tout autre, le cinéma de notre temps et l'univers de ceux qui s'en emparent. Cinéma de la catharsis, ce dernier appelle donc à une autre approche du médium, soulevant une interrogation : y-a-il un cinéma des faits divers ?
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