Par Nicolas Houguet - publié le 04 janvier 2008 à 11h01 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 12h19 - 1 commentaire(s)
Les Frères Karamazov
Un film d'Elia Kazan
avec Marlon Brando, Marilyn Monroe, Mongtgomery Clift, Jeremy Irons

Il y a des rêves de cinéma qui vous prennent pendant une lecture. Vous distribuez les rôles. Votre vision est claire, vous mettez en scène, vous imaginez le film si fort que vous avez le sentiment de l'avoir vu. C'est ce qui m'est arrivé quand j'ai lu vers 18 ans Les Frères Karamazov, trois semaines d'une lecture intense, exclusive, passionnée. J'en ai encore le souvenir vivace, visuel. Et puis quelques années plus tard, au détour d'un documentaire sur Marilyn Monroe, j'ai découvert que pendant sa fréquentation new yorkaise de l'actor studio et de Lee Strasberg, juste avant de se marier à Arthur Miller, son plus grand rêve était d'incarner la scandaleuse Grouchenka dans les Frères Karamazov. Plus tard, j'ai su qu'un projet avait été envisagé un moment, où elle aurait partagé l'affiche avec Brando. Depuis je porte en moi le rêve de ce film impossible, pendant des années je l'ai imaginé, car Monroe aurait tenu là le rôle idéal pour elle, Brando aurait été parfait. Je les imaginais déjà en lisant le livre, ce qui m'a frappé. Puisque cette rubrique est celle où tout est permis, je me suis permis l'anachronisme en ajoutant Jeremy Irons à mon casting, et en rêvant à Kazan derrière la caméra qui a si bien saisi les tourments humains décrits par Tenessee Wiliams et qui avait une si belle direction d'acteurs. Dostoievski lui irait bien.


Le roman racontait l'histoire de trois frères que tout oppose. Dmitri (Marlon Brando) est un viveur qui fait des dettes et mène une vie de débauche au bras de sa maitresse Grouchenka (Marilyn Monroe incarnerait presque une fille à l'honneur perdu qui partage sa mauvaise vie), Ivan (Jeremy Irons) est intelligent et calculateur, Aliocha (Montgomery Clift) est un homme pur, saint et vertueux, la voix de la mesure et de la sagesse. Leur vie bascule quand leur père, un vieil homme cruel et indifférent à eux (Léo Ferré) est retrouvé mort. Dmitri est soupçonné car son père avait de l'argent et que lui avait des dettes ainsi qu'une réputation absolument exécrable.
Brando aurait été parfait en Dmitri, débauché, provocateur mais finalement très attachant. Il aurait fallu lui opposer la pureté de Montgomery Clift dans le rôle d'Aliocha, son exact opposé. Clift savait dégager cette innocence, cette sensibilité, cette vulnérabilité. Ivan est quant à lui froid, calculateur, d'une intelligence malsaine, la silhouette inquiétante et décharnée de Jeremy Irons lui conviendrait bien. Quant au père, ce vieillard cruel, méchant, avare et paranoïaque je l'ai toujours assimilé à Leo Ferré, je ne sais pas pourquoi, les traits du poète lui iraient fort bien. Enfin il y a Grouchenka, la fille méprisée par tous sauf par Dmitri, un rôle qui ressemblerait à une belle vengeance pour Marilyn la bafouée, qui n'a que rarement eu des personnages à la hauteur de son talent. Elle est ici convoitée par le père, et se rapproche de Dmitri, un marginal comme elle. Le roman reste en tête grâce à ses personnages uniques que l'on a l'impression de connaître intimement. En plus, il est d'une incroyable portée spirituelle et métaphysique qui passe beaucoup par le personnage d'Aliocha, qui porte dans son parcours beaucoup des réflexions mystiques de l'écrivain. Il faudrait des acteurs capables de cette profondeur et de cette complexité là, un metteur en scène qui n'ait pas peur de s'y aventurer comme Elia Kazan ou comme Bergman ou Tarkovski (trio improbable mais fantasmatique).


Mais il ne s'agit que d'un rêve. Une lecture comme ça, qui m'a marqué plus qu'aucune autre, qui m'a évoqué un film. Bien sûr les studios ont fini par le tourner ce film en 1957, mais pas comme il fallait: une adaptation proprette et conventionnelle en technicolor sans aucune imagination en prenant des libertés intolérables avec le chef d'oeuvre original (avec un effet de happy end très énervant). Richard Brooks était derrière la caméra, Un bon réalisateur, pas un génie comme il aurait fallu. Yul Brynner incarnait Dmitri (presque une erreur de casting). Et la promesse un moment palpable de cette alliance de talents de cinéma incroyables n'a jamais vu le jour. Brando commençait à acquérir sa réputation d'acteur difficile et enchainait les films qui rencontraient moins le succès après ses débuts fulgurants. Monroe était enfermée dans son image et n'en sortirait jamais ou trop tard (Dans The Misfits). Il y a eu une occasion. Personne ne l'a saisie. Le cinéma est plein de ces regrets. Imaginez qu'Orson Welles ait eu les moyens de boucler son Don Quichotte dans de bonnes conditions...

Avec les années, j'ai étoffé mon rêve, j'y repense parfois de loin en loin, ajoutant un acteur, un décor, pour rendre encore justice à ce qui est selon moi la plus grande oeuvre littéraire de tous les temps. Il y a de la passion, le suspense d'une enquête, de la violence, des rapports de famille houleux, des histoires intermédiaires qui viennent enrichir l'histoire (souvent à caractère mystique). La littérature russe est d'ailleurs riche de cette matière étrange et protéiforme qui intimide (comme c'est le cas du beau roman de Boulgakov le maitre et la marguerite). Le cinéma n'ose pas souvent cette confusion des genres.
Alors on peut en échafauder d'autres des films idéaux. Celui-là me poursuit depuis bien des années, sans doute parce qu'à un moment donné, il a été possible et que ça aurait donné quelque chose de beau.
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