Mads Mikkelsen retrouve Nicolas Winding Refn pour Le Guerrier Silencieux (Valhalla Rising), un film fantastique de viking, entre paradis et enfer, mais proche de la perfection.

Par Anne Louise ECHEVIN - publié le 10 mars 2010 à 00h02
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Avec Le Guerrier Silencieux (Valhalla Rising), Mads Mikkelsen retrouve Nicolas Winding Refn, qui l'a révélé avec sa trilogie Pusher. Il y interprète un Viking borgne et muet, esclave et guerrier, qui va se libérer de son joug pour tenter de rentrer chez lui. Un splendide voyage au milieu de paysages hallucinés, porté par une musique démente mais aussi par cet interprète ultra-charismatique et passionné. Rencontre avec un acteur incroyable, qui ajoute un nouveau chef-d'œuvre à son impressionnante filmographie.


 
Quelles ont été vos premières impressions lorsque vous avez lu le scénario ?
J'ai lu le scénario, mais j'ai surtout beaucoup parlé avec Nicolas Winding Refn. C'est souvent ainsi que les choses se passent avec lui : on discute énormément de ce que l'on voit et va faire, plutôt que de simplement se baser sur le scénario. Nous étions déjà persuadés que nous n'allions pas aborder le personnage de One-Eye d'un point de vue humain, mais travailler sur un autre aspect.

Je crois que notre vision a vraiment évolué quand nous sommes allés en Ecosse. Ce n'était pas ce que nous avions en tête. Les conditions de tournage étaient difficiles, et il a fallu repenser le film.
 

Comment avez-vous abordé votre personnage, qui n'a pas d'histoire, pas de passé et est juste conduit par sa haine ?

Notre approche était assez difficile : ce personnage ne devait pas être humain. Mais il fallait tout de même faire ressentir une sorte de vie en lui, sans rien dire, et sans être trop expressif. La joie ou la tristesse ne pouvaient pas être montrées. Je devais réussir à être neutre, tout en montrant que le personnage était guidé par quelque chose. Les premiers jours de tournage étaient les plus difficiles car j'essayais de trouver un équilibre. Nicolas et moi avons décidé qu'il devait rester neutre, ce qui était finalement une bonne idée.

 

" Ce personnage ne devait pas être humain "
 

Du coup, la perception que le spectateur a de One-Eye dépend entièrement de la vision qu'ont de lui les autres personnages...

Ce sont bien les autres personnages qui vont tenter de l'interpréter. Ils ont tous une vision différente du personnage, et la partagent. Et le seul moyen pour y arriver, c'était que je ne fasse rien. C'est vraiment cela qui permettait aux autres de tenter d'interpréter, de se dire : « il y a quelque chose dans sa tête, et c'est peut-être ça ».
 
Ce n'est pas frustrant, en tant qu'acteur, de rester ainsi passif ?

C'est difficile au début. C'est vrai qu'un acteur a tendance à vouloir trouver une certaine psychologie au personnage, mais c'était intéressant de l'aborder ainsi.
 
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Vous n'avez donc aucune idée de ce qu'il est ?

On peut voir le film de deux manières : un film épique de vikings, ou bien on se laisse porter par le film en attendant de voir ce qu'il se passe. Si l'on prend cette deuxième vision, il ressort que One-Eye n'est qu'un esclave.
Cet homme est finalement plus un animal qu'un être humain. Il n'a qu'une seule idée : retourner chez lui. Mais il ne sait pas où se trouve ce « chez lui ». C'est ainsi que Nicolas et moi voyions le personnage, et c'est donc ainsi que je l'ai abordé.

Je n'avais pas à m'inquiéter de la vision que les autres personnages avaient de lui. Ce n'était pas mon travail. Je devais juste me dire : « je veux rentrer chez moi ». Et si pour cela je dois tuer des gens, je le fais. S'ils se mettent hors de mon chemin, je les épargne. Si le garçon m'empêche d'y arriver, je le tue. Mon raisonnement devait être aussi simple que cela... Comme celui d'un animal.
 

Justement, y a-t-il une relation particulière entre One-Eye et ce jeune garçon, qui semble devenir sa voix ?

Non, je ne pense pas. La relation est simple : tant que je vis et qu'il ne se met pas en travers de mon chemin, il peut venir avec moi. Mais s'il me gène, je le tue. Je crois que c'est aussi simple que cela.
Je sais que cela fait un peu cliché quand les acteurs parlent de trouver « l'animal » dans leur personnage, mais là, c'était vraiment ce qu'il fallait faire. Faire de lui un ours, un gorille : peu importe !

Il est quand même vrai que la relation avec le jeune garçon change peu à peu, car ce dernier finit par utiliser One-Eye : en devenant son porte-parole. Mais le garçon ne dit pas en réalité ce que pense One-Eye : il dit ce qu'il aimerait que One-Eye dise.
 

" On peut voir le film de deux manières : un film épique de vikings, ou bien on se laisse porter par le film en attendant de voir ce qu'il se passe "
 


S'il s'agit pour One-Eye de retourner chez lui, pensez-vous qu'à la fin du film il y arrive enfin ? 

Je crois que le film ne pouvait pas se terminer autrement. Il va là où sa vie l'a mené.


Avec ce personnage principal passif et son scénario basé sur l'attente d'une action, d'une révélation, Le guerrier Silecieux n'est définitivement pas un film comme les autres. Comment le définiriez-vous ?  

Ce n'est pas un film comme les autres. Il raconte une histoire d'une façon tout à fait différente. Je crois que c'est un film qui rend notamment hommage aux œuvres de Kurosawa et de Tarkovski.


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Il parait que le tournage a été très difficile. Ces conditions donnent-elles un quelque chose en plus au film ?  

A vrai dire, j'aurais bien aimé qu'il fasse plus chaud et que la nourriture soit meilleure ! On ne pouvait pas changer les conditions de tournage. C'était ainsi, et nous n'avions pas le choix. Mais peut-être que cela nous a permis de nous créer une ambiance de travail différente, et d'avoir quelque chose de particulier à l'écran. Mais un peu plus de soleil aurait été le bienvenu !
 
Vous tournez à nouveau pour Nicolas Winding Refn. Vous êtes prêt à accepter n'importe quel rôle qu'il vous propose ?  

Oui. Je dirai toujours oui à Nicolas car je sais que ce qu'il me propose sur le papier ne correspondra pas au résultat final, visible sur l'écran. Il a une façon bien à lui de travailler. Quand il me parle d'un rôle ou d'un film, pendant une à deux heures, je sais que, au final, ce ne sera pas cela qui sera filmé. Il me parlait de ce film depuis plusieurs années, et m'a dit un jour « on le fait ». Je lui ai répondu que j'étais partant.
 
A-t-il changé depuis votre collaboration sur Pusher ?  

Non, il est toujours le même. Evidemment, il vieillit. Mais il carbure toujours aux mêmes envies, aux mêmes idées. Il est toujours guidé par une approche très visuelle, très émotionnelle. Il a toujours une façon bien à lui de parler de ses films, qui est vraiment basée sur l'émotion, sur le ressenti.

 

" Nicolas Winding Refn a toujours une façon bien à lui de parler de ses films, qui est vraiment basée sur l'émotion, sur le ressenti " 
 

Vous menez une carrière de plus en plus internationale, mais restez extrêmement fidèle au Danemark. C'est important de retourner à ses racines et de s'éloigner d'un certain « star-système » ?  

Oui, même si je ne pense pas avoir eu de lien direct avec le star-système. Les personnes avec qui j'ai travaillé sont maintenant des vedettes mais, à l'époque, elles étaient plus des stars en devenir. Avant tout, j'ai travaillé avec des acteurs et des réalisateurs, donc les deux approches ne sont pas vraiment différentes. S'il on me propose quelque chose d'intéressant au Danemark, je le ferai. Pareil si cela vient de France, d'Ecosse ou des Etats-Unis...
 

Le cinéma danois et scandinave reste malheureusement peu connu en France, exception faite des films du Dogme ou de Lars Von Trier. Quel regard portez-vous sur le cinéma danois actuel ? 

C'est dommage, il y a tellement plus au Danemark que le cinéma de Lars Von Trier ! Il est vrai que le mouvement du Dogme a permis a beaucoup de gens de situer le Danemark sur une carte, et a apporté des comédies noires assez connues, du moins dans des villes comme Paris.

Je crois que le Danemark possède un énorme potentiel cinématographique, mais doit apprendre à le développer et à le faire connaître. Je ne crois pas que l'on puisse changer le cinéma danois, qui a énormément évolué au cours des vingt dernières années. Mais je crois qu'il réussira à être porté par de nouvelles personnes, qui réussiront à promouvoir sa diversité, en dehors du mouvement réaliste.
 
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Si on regarde votre carrière, on constate que vous avez interprété pas mal de personnages assez violents, même dans les comédies scandinaves, souvent basées sur un humour assez noir. Vous êtes principalement intéressé par ce type de personnage ?
Oui et non. J'ai interprété beaucoup de types de personnages : des pères, des maris, des bouchers fous, des dealers... Mais je ne les considère pas comme des personnages sombres ou lumineux. J'ai aussi interprété beaucoup de personnages stupides, et d'autant plus stupides et géniaux qu'ils n'ont pas conscience de leur stupidité.

Mais c'est vrai qu'il y a quelque chose, dans la culture scandinave, d'assez sombre, noir et sarcastique. 


 " Le Guerrier Silencieux est définitivement un film d'images, comme on en voit peu " .

 

Vous aimez aussi modifier votre apparence, parfois de façon assez impressionnante, pour certains rôles. Cela vous est-il nécessaire ?

Pour certains personnages, oui, c'est nécessaire. Pour les personnages extrêmes, comme celui de Pusher. Mais il est aussi possible de faire énormément de choses avec des personnages « normaux », comme cela a été le cas pour The Door par exemple. Il me ressemble.

Mais parfois on a l'occasion, la chance, de pouvoir changer totalement d'apparence, pour des personnages assez radicaux. Cela a été le cas pour une des comédies noires que j'ai faites, Les Boucher Verts : on m'a rasé une bonne partie des cheveux. Mais ce n'est pas quelque chose que je fais parce que j'en ai envie. Si cela correspond au personnage, je n'hésite pas à changer. Sinon, non.

 
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Votre carrière est assez étonnante : vous avez commencé en tant que danseur, avant de devenir acteur de théâtre, et maintenant vous avez une carrière cinématographique qui prend de plus en plus d'ampleur. Quel regard jetez-vous sur cette évolution ?

Je ne sais pas trop. Ma carrière de danseur était un peu un hasard. J'étais gymnaste à l'origine. Un jour, on m'a demandé si je voulais apprendre à danser, et comme je n'avais pas de projet, j'ai accepté. Cela ne faisait pas partie d'un plan. Et puis j'ai réalisé que j'étais plus intéressé par l'art dramatique de la danse que par son côté esthétique. Donc je me suis dit : pourquoi ne pas me concentrer que sur l'art dramatique, ne faire que cela et devenir un acteur. Les processus sont plus ou moins les mêmes, on exprime juste les choses de façon différente.
 
Pour finir, pourquoi conseilleriez-vous au public d'aller voir Le Guerrier Silencieux ?

Parce que c'est un super film ! C'est surtout un film différent, qui ne bénéficie pas d'une intrigue classique et orientée comme nous en avons l'habitude. C'est un film très visuel, et un film, c'est avant tout des images. Or Valhalla Rising est définitivement un film d'images, comme on en voit peu.

 

 

Propos recueillis par Anne-Louise Echevin


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