Par Gwenael Tison - publié le 16 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 16 octobre 2009 à 12h24 - 2 commentaire(s)
Andrzej Wajda fait partie des rares cinéastes à avoir donné ses lettres de noblesse au 7e art polonais. Derrière l'immense Andrzej Munk, dont l'intégrale est sortie en décembre 2008 chez Malavida, Andrzej Wajda est l'autre géant polonais à avoir profondément marqué l'histoire du cinéma. Alors qu'il fête ses 83 ans, le réalisateur revient sur le devant de la scène internationale avec une œuvre bouleversante qui traite d'un sujet jamais encore porté sur grand écran : le massacre de Katyń. Adaptant le roman Post mortem - Le roman de Katyń d'Andrzej Mularczyk, le réalisateur dépasse les frontières cinématographiques pour proposer un film sous forme de devoir de mémoire, comptant parmi les plus réussis qu'il ait réalisés.



Le Massacre de Katyń par Andrzej Wajda

Pour une majorité d'Occidentaux, Katyń ne renvoie pas à pas grand-chose. Pourtant, il fut un drame épouvantable qui laisse encore une cicatrice profonde dans l'histoire de la Pologne et de ses habitants, à l'image du réalisateur. Capitaine au 72e régiment d'infanterie, Jakub Wajda, le propre père d'Andrzej Wajda fut l'une des innombrables victimes du massacre perpétré au printemps 1940 par le NKVD.

Les événements qui se sont déroulés dans la forêt de Katyń font suite à un profond malaise qui oppose la Russie et la Pologne. Après plus de 120 ans d'annexion entre la Prusse, l'Autriche et la Russie, la Pologne acquit son indépendance qu'en 1919. À peine un an après, le pays se voit attaqué par l'armée rouge. Or, les soldats soviétiques trouvèrent sur leur chemin une résistance acharnée, si bien qu'ils durent faire machine arrière et signer le traité de paix de Riga en 1921. Une défaite cuisante pour le gouvernement russe qui chercha par tous les moyens à faire payer les élites polonaises à l'origine de la farouche opposition.



C'est avec une logique mortifère que suite au pacte germano-soviétique d'août 1939, l'URSS envahit la Pologne ordonnant au NKVD de prendre les choses en main pour rectifier l'affront polonais. Ils s'attaquèrent aux médecins, officiers et enseignants, jugés hostiles au régime, accusés d'être des nationalistes et des contre-révolutionnaires. Andrzej Wajda dépeint avec froideur et minutie les moyens déployés par le NKVD pour mener à bien leur mission : de l'emprisonnement, en passant par la déportation en train, puis en camion pour finir par un endroit reculé à l'abri des regards indiscrets…Rien ne nous sera épargné. Chaque jour, une centaine d'exécutions eurent ainsi lieu dans plusieurs endroits, dont Katyń qui donne son nom au film. Les uns après les autres, chaque homme était abattu d'une balle dans la nuque.


En l'espace de 3 mois, près de 15 000 Polonais furent exécutés froidement par la police politique de l'Union Soviétique. Mais, une fois trahis par l'Allemagne avec l'invasion de l'URSS par la Wehrmacht, les Soviétiques se lavèrent les mains du massacre et le passèrent sous silence. En occupant la Pologne, les Allemands découvrirent rapidement plusieurs charniers et accusèrent les Soviétiques. Ces derniers à leur tour désignèrent le régime germano-fasciste comme auteur de ce crime à "caractère juif". Ce qu'il n'était pas ! Le réalisateur Andrzej Wajda dépeint avec justesse la manière dont chaque camp se renvoya la balle sur le plan géopolitique, instrumentalisant le massacre. Pourtant, des délégations de la croix rouge, sous la demande du général polonais Sikorski en exil à Londres, datèrent les exécutions de Katyń de l'occupation soviétique. Les preuves furent rendues officielles, mais uniquement en 1989, quarante ans après les faits ! Plusieurs raisons furent invoquées, dont celle du ralliement du gouvernement soviétique à la force anglo-saxonne afin de délivrer l'Europe du 3e Reich.



Et c'est lorsque les Soviétiques délivrent la Pologne que le profond malaise s'installe du fait que la Pologne se voit mal accuser de crime de guerre l'URSS qui vient de la libérer de l'occupant nazi. Pire, étant occupée dès 1945 par les Soviétiques, Katyń devient un des principaux tabous des exactions commises pas les Russes et toutes évocations du massacre, écrites comme orales, ou dans un cours d'Histoire, étaient sévèrement réprimées par la police. Toutes enquêtes étaient proscrites, la région de Katyń fut interdite. L'URSS alla jusqu'à entreprendre des compagnes internationales pour discréditer toutes personnes accusant l'Etat communiste d'être à l'origine du massacre. Le comble atteint son paroxysme lorsque plusieurs fonctionnaires du NKVD reçurent une prime mensuelle pour avoir accompli efficacement leur devoir. Katyń devint à la fois un héritage et une dette bien gênants. Un profond malaise s'installa dans un mutisme terrible et mortifère. Forclose, la vérité resta longtemps tapie dans l'ombre, sans pouvoir éclater au grand jour. Un déni collectif traumatique qui poussa les familles des victimes à taire toute allusion au massacre de Katyń. Toutes traces du drame ont ainsi été ainsi délibérément effacées jusque dans le langage.

Avec Katyń, Wajda renoue avec les fresques aux accents graves et épiques qui l'ont érigé au rang de cinéaste incontournable, mettant en scène de grands thèmes de l'Histoire polonaise comme Cendres et Diamant, Le Bois de Bouleaux, ou encore Korczak. Le réalisateur propose un film qui retrace le destin tragique d'une poignée de Polonais entre 1939 et 1950 à Cracovie.



La reconstitution est sans failles, a contrario de la majorité des films hollywoodiens qui mettent en scène avec maladresse des événements historiques comme le désastreux Munich, plombé d'anachronismes vulgaires dont la plus grosse reste la présence du parlement hongrois sur les berges de la Seine. La description méthodique de Katyń l'emporte parfois sur la fiction et son pouvoir émotionnel. On est bien entendu à mille lieues d’Être Sans Destin de Lajos Koltai, qui est d'une vacuité émotionnelle indigente. De plus, Wajda se place à la fois du côté des familles des victimes, et de l'autre côté, des victimes elles-mêmes. Il crée un rapport quasi-intime entre la caméra et ses personnages tout en ne tombant jamais dans le misérabilisme, ni la mièvrerie comme a pu le faire Steven Spielberg avec La Liste de Schindler. Ce rapprochement n'en est que plus dramatique, car, le spectateur assiste impuissant au massacre exécuté par des soldats russes totalement insensibles.

Avec Katyń, le réalisateur Andrzej Wajda accomplit un véritable devoir de mémoire qui dépasse le cadre cinématographique pour atteindre l'universalité historique luttant pour la mémoire et la vérité. Katyń reste à ce jour un crime de guerre en suspens malgré la responsabilité assumée par Mikhail Gorbatchev en 1990, reconnaissant le NKVD comme responsable et faisant des excuses officielles. Les Soviétiques jusqu'à récemment continuent d'entretenir la confusion, à l'image du texte Les leçons de la victoire sur le nazisme de l'ex-président russe Vladimir Poutine, paru dans le quotidien français Le Figaro daté du 7 mai 2005. Chaque 11 novembre, jour de la fête nationale en Pologne, de nombreux Polonais se rassemblent arborant un brassard rouge et blanc sur lequel est inscrit "Je me souviens de Katyń".
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