Avec la sortie du Moine de Dominik Moll, nous ne résistons pas, nous non plus, à la tentation. Aussi, montons à la chaire pour prendre de la hauteur, et exorcisons les nonnes concupiscentes et autres moines défroqués du cinéma.

Par Yann LARGOUËT - publié le 11 juillet 2011 à 22h48
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Petit séminariste deviendra grand: les premiers films du genre.
Habemus monachus, nous avons un nouveau moine! 40 ans après la première adaptation faite par Adonis Kyrou, sur un scénario de Luis Buñuel et Jean-Claude Carrière (s'il vous plaît!) Le Moine de Matthew Lewis revient agiter son crucifix sur nos pieux écrans. Un nouvelle adaptation signée Dominik Moll avec Vincent Cassel. Bien que souffrant de la rationalité obtuse propre à notre époque, conduisant à traiter avec un certain dédain et une suffisance certaine l'essence même du genre, les films d'Eglise, nous les baptiserons naïvement de la sorte, peuvent toutefois s'enorgueillir d'une place de choix au sein du cinéma de genre. Le 20ème siècle n'avait pas encore sonné que Méliès, avec son Diable au couvent (titre repris depuis par moult films aux mœurs plus équivoques...) confrontait déjà le lieu saint et ses ouailles à leur Némésis: l'enfer et ses habitants. Mais il faut attendre 1947 et Le Narcisse noir de Michael Powell (et Emeric Pressburger) pour voir la première œuvre non seulement sérieuse, mais également brillamment faite sur le sujet. Avec cette histoire de religieuses envoyées en Inde dans un ancien Harem destiné à être reconverti en dispensaire, le réalisateur livre les clefs de ce qui fera les plus franches réussites du genre: beauté et même excellence plastique, audace et subversion, atmosphère pesante et suggestive et, surtout, puisque c'est presque là le fondement même de ce type de récit, exploitation du conflit aliénant et ingérable entre raison et passion où des êtres humains aux désirs contrits par des règles abstraites se découvrent tôt ou tard gouvernés par leurs pulsions.

 

Vilaine Eglise!
Et lorsque la bête se réveille, les soutanes s'envolent, et la vertu avec. C'est là le postulat d'un nombre incalculable de films, de qualité certes (très) inégale, que de montrer comment la chasteté et les nécessités intellectuelles font pâle figure face à la toute puissance de la chair. Hommes et femmes d'Eglise offrent de fait le type idéal de protagonistes pour, justement, donner corps à ce type de conflit/récit. Le Diable, qu'il soit réel ou non, personnifié ou pas (L'affaire des poisons, Henri Decoin, 1955; Simon du désert, Luis Buñuel, 1965; Le Grand Inquisiteur, Michael Reeves, 1968; Disciple of Death, Tom Parkinson,1972) s'affirme quant à lui souvent comme l'antagoniste nécessaire et, dans les meilleurs cas, cœur symbolique des projets. Il incarne systématiquement cette volonté impérieuse des passions, le triomphe des velléités les plus triviales et vient dénoncer l'ostracisme et l'hypocrisie religieux, évidemment montrés dans leur forme la plus abjecte. Sans pour autant tomber dans le pamphlet anticlérical primaire, les films les plus honnêtes du genre tentent alors de pointer du doigt peut-être encore davantage l'opportunisme religieux que son fanatisme. Récemment, Thirst (2009) du brillant réalisateur coréen Park Chan-Wook, s'amuse à travers une œuvre hybride à railler l'austérité charnelle absurde et contre-nature imposée par les dogmes chrétiens. La Chasse aux sorcières (Nicholas Hytner, 1996), adaptation de la pièce d'Arthur Miller, relate l'odieux mensonge et la terrible démence qui mena à un harcèlement criminel dans le village de Salem en 1692. Sous couvert de lutte sainte contre le Malin et l'hérésie, vingt-cinq personnes furent exécutées à cause de motifs bien moins solennels: conflits d'intérêts au sein du village et paranoïa puritaine notamment. Mais un film entre autres résonne de manière sensible, tel un grand coup de pied bien placé: Les Diables, de Ken Russell (1971). A l'instar de l'œuvre de Miller, Les Diables relate un célèbre cas de (supposée) possession, l'Affaire des démons de Loudun, où le prêtre catholique Urbain Grandier fut accusé par les religieuses du couvent des Ursulines de commerce avec le Démon. Derrière la prétendue présence du Diable, se dissimulait là aussi de vulgaires rancœurs, jalousies, vengeances, et manigances politiques fomentées par le Cardinal de Richelieu lui-même. Le fait-divers bénéficia avant le film de Russell de plusieurs adaptations, dont le film de Jerzy Kawalerowicz, Mère Jeanne des anges (1961). Mais Les Diables jouit d'une aura toute particulière le rendant unique. Le film, qui donne une envie irrépressible de s'engager dans les Ordres..., est une expression splendide de l'audace et de l'irrévérence esthétique, intellectuelle, morale, du cinéma des années 70. Violent, subversif, hallucinogène, déviant et psychédélique, le film de Russell rend compte d'une manière sensitive et émotionnelle de la démence paradoxalement très rationnelle de l'Eglise et reste encore aujourd'hui une œuvre aussi dérangeante qu'importante.
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Fils de Sade!
Comme l'explique Ichabod Crane à son jeune assistant (Johnny Depp, Sleppy Hollow, Tim Burton, 1999), le vice arbore plusieurs visages; aucun d'eux n'est plus dangereux que celui de la vertu. C'est là un point capital dans l'appréciation de ce genre de films, qui existent finalement surtout pour mettre au centre des débats la question du Mal (du mâle aussi parfois), et pas seulement comme entité symbolique et théologique, c'est-à-dire dans sa version catholique, mais bien également dans une vision athée où Satan est une force de la nature, primitive, pulsionnelle, orgiaque. Encore une fois, quoi de mieux comme protagonistes que des individus dont la vie se caractérise par la contrainte et la défiance vis-à-vis des besoins les plus mécaniques et élémentaires de l'être humain et qui, de par leur fonction, sont sensés incarner le parangon de l'Homme bienveillant, altruiste et chaste. Partant de là, les cinéastes n'ont presque plus qu'à dérouler et reprendre des fondements établis plus ailleurs dans Justine ou les infortunes de la vertu, premier ouvrage du marquis de Sade publié de son vivant, en 1791, soit cinq ans seulement avant le Moine de Lewis, et où, entre mille sévices, la jeune protagoniste éponyme est victime des mois durant de quatre moines lubriques et meurtriers au sein d'une abbaye. Chef d'œuvre radical, le livre pose les bases d'un athéisme et d'un immoralisme sans bornes, transcendés dans l'œuvre de Lewis, œuvre somme et sommet du genre. Le propos de Justine..., son intention, enfanteront de façon plus ou moins précise bon nombre de films. A partir de là, s'affirment deux façons de faire. La première, peut-être aussi la plus systématique et vacharde, consiste à reprendre essentiellement la dimension concupiscente et charnel du propos. Ici, moines et prêtres basculent du côté obscur de la force à cause de leur appétence sexuelle qui dépasse de très loin le simple sybaritisme.

 

Une belle illustration de la posture reste Le Moine sacrilège (1968), par le réalisateur nippon Kiyoshi Saeki où un moine violent s'acharne à récolter de l'argent dans l'unique but de satisfaire ses vices. L'autre pendant du genre consiste à dépeindre la vie ecclésiastique, bien souvent derrière les portes closes d'un couvent ou d'une abbaye, sous un angle plus réaliste mais tout aussi provocateur puisque les garants de la bonne foi de l'Eglise, sous couvert justement de l'autorité dû à leur fonction, prêtent un caractère légitime et bien fondé aux pires cruautés. Dans La religieuse de Jacques Rivette (1966) d'après l'œuvre de Diderot, Suzanne Simonin (Anna Karina) subira les humiliations et les tortures d'une abbesse sadique prétextant la croire habitée par le diable. En 2002, Peter Mullan avec The Magdalene Sisters reprendra plus ou moins la même logique, mais s'affranchira quant à lui de l'argument démoniaque, proposant alors un récit peut-être plus insupportable encore. Enfin, et bien-sûr, le formidable film de Jean-Jacques Annaud, Le nom de la rose, adapté du roman de Umberto Eco, offre quelque chose d'intime et de particulier, un film à la lisière de plusieurs genres, à l'ambiance envoutante, inquiétante, faisant la part belle à l'étrangeté sans jamais chavirer pour autant dans le fantastique. Le film marque aussi grandement par sa représentation de la crasse (physique et intellectuelle) moyenâgeuse dont nombre d'œuvres contemporaines, Le Moine de Moll d'ailleurs, feraient bien de digérer pour éviter des propositions hygiéniques insipides castrant tout espoir de terreur et de malaise.

L'Exorciste de William Friedkin

Les extravagances de la Nunsploitation.
La libération sexuelle et l'effondrement de l'autorité religieuse dans les (années) soixante et soixante-dix verront les provocations filmiques contre l'Eglise se multiplier, un peu comme si les cinéastes et artistes de tous poils avaient enfin le droit de piétiner une pelouse originellement interdite. Cet état de fait, cumulé à l'appropriation visuelle et narrative de toute la symbolique chrétienne (le christianisme étant la religion la plus iconique qui soit, offre de fait une manne représentative et architecturelle presque intarissable, et en tous les cas exceptionnelle) enfantent en effet un panel hétéroclite, parfois disparate, d'œuvres aussi bien totalement loufoques (Werewolves on Wheels réalisé par Michel Levesque en 1971, où une bande de bikers, les "Devil's Advocates", font halte dans un monastère qui, malheureusement pour eux, se trouve habité par des suppôts de Satan; aussi, les élucubrations expérimentales de Kenneth Anger, notamment Scorpio Rising) que particulièrement brillantes (L'exorciste, William Friedkin en 1973, La voie lactée de Luis Buñuel, encore lui, en 1969, La malédiction, Richard Donner, 1975). Egalement, il est évident que de plus en plus, l'Eglise est confrontée à son pire ennemi, le Diable, celui-ci monopolisant les écrans des films d'horreur avec ses deux hérauts, la violence et le sexe, témoignant ainsi de l'omniprésence de deux autres phénomènes de l'époque: la pornographie et le satanisme. Cette exubérance et ce dédain quasi hérétique pour la religion donnera même naissance à un genre, ou plus exactement un sous-genre du film d'Eglise, la nunsploitation.

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Pur produit des seventies, joyeux du cinéma d'exploitation, les films du genre ne semblent de prime abord exister que pour répondre à un fantasme masculin crétin:"qu'est-ce qui se passe derrière les hauts murs des couvents, que peuvent faire toutes ces femmes seules et privées de présence masculine?" Mais en y regardant de plus près, les films de la nunsploitation s'affirment, pour les plus réussis, comme un cinéma critique: critique de l'Eglise catholique, critique de la répression sexuelle, critique de l'oppression masculine et rejet de la subordination du rôle de la femme. On pourrait alors croire que les films de la nunsploitation sont le domaine réservé des pays à forte tradition catholique. Que nenni! La preuve, puisque c'est au Japon que le genre connaîtra un engouement inédit, et offrira quelques-unes de ses plus belles manifestations dont Le Couvent de la bête sacrée de Norifumi Suzuki (1974). Le genre se doit de respecter un cahier des charges très strict: généralement une jeune femme innocente, c'est-à-dire vierge, entre dans les Ordres et se retrouve prise au piège dans un couvent médiéval, aux prises avec des coreligionnaires et surtout une mère supérieure sadique et libidineuse, ou bien se découvre une excessive attirance pour le sang, la violence, les plaisirs saphiques et les punitions corporelles, sans oublier bien sûr l'obscurantisme religieux, incarné par l'incontournable figure de l'inquisiteur totalement illuminé. Avec le temps, ces ambitions seront surtout un prétexte à des ersatz à peine dissimulés de navets pornographiques. Aussi, soyons honnêtes, sur la quantité de films produits, peu seulement peuvent revendiquer une véritable légitimité artistique. Citons Intérieur D'un Couvent (Walerian Borowczyk, 1978), Love letters from a portuguese nun (Jesus Franco en 1973), Satanico pandemonium (Gilberto Martínez Solares, 1973), ou encore Wet & rope (Koyu Ohara, 1979).
La messe est dite, Amen!


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