Par Jean-Baptiste Guégan - publié le 29 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 29 octobre 2009 à 22h10 - 0 commentaire(s)
Dans nos salles le 11 février prochain, un film a priori anodin ressort en copies restaurées : Le Petit fugitif. Tourné au début des années 1950, ce métrage américain nous conte une histoire émouvante et somme toute anodine, celle d’une enfance qui s’émancipe et se confronte au monde. Et pourtant, comme un jalon essentiel entre classicisme et modernité, le métrage de Morris Engel, Ruth Orkin et Ray Ashley, longtemps resté invisible, est l’un des points de départ d’une révolution cinématographique qui allait frapper le monde entier, celle de la Nouvelle Vague.



Un jalon de l’Histoire du cinéma moderne

« Notre Nouvelle vague n'aurait jamais eu lieu si le jeune Américain Morris Engel ne nous avait pas montré la voie de la production indépendante avec son beau film, Le Petit Fugitif. »
François Truffaut

Lion d’argent à Venise en 1953 en même temps que Les Contes de la lune vague après la pluie, Le Petit Fugitif est un film essentiel pour comprendre comment le cinéma a muté pour devenir ce qu’il est aujourd’hui. En effet, il a marqué intensément deux figures essentielles de la Nouvelle Vague française : Jean-Luc Godard et François Truffaut. Par sa technique et son économie générale mais aussi par ses thèmes.

Filmé en équipe réduite avec une caméra de petite taille qui la rend indiscernable, le dispositif mis en place pour Le Petit Fugitif n’est pas sans rappeler la liberté éprouvée dans A bout de souffle sept ans plus tard. Effectivement, en incluant son spectateur dans le tourbillon d’une ville sans que n’apparaisse visiblement la dimension artificielle de l’ensemble, l’entreprise même du filmage ambitionne de dire le monde, de le révéler sans l’artificialiser, ni l’affadir. De fait, l’impression de goûter aux prémisses de la Nouvelle Vague avant d’y être n’est nullement anodine car tout est réuni dans Le Petit Fugitif pour changer le cinéma : équipe réduite, implication forte de tous les participants, liberté et simplicité technique, production indépendante par souscription, esthétique réaliste et documentaire...



Sans conteste, Le Petit Fugitif a ouvert ainsi la voie d’un cinéma libéré de ses contraintes habituelles, animé par une liberté et une ardeur incroyables lors du tournage. Dès lors, les prémisses de la Nouvelle Vague ne sont plus loin et le puzzle va pouvoir s’assembler de l’autre côté de l’Atlantique. Et la moindre preuve de cela, c’est que Jean-Luc Godard qui se souvient du film lors de son premier tournage, a cherché à racheter le prototype de caméra qui servit au tournage du film. Mais là n’est pas la seule caractéristique qui fasse de ce film, l’une des matrices de la modernité.


Après la technique, l’importance des thématiques

En effet, outre les fulgurances et les innovations de son filmage, Le Petit Fugitif se distingue de nombre d’autres références de la Nouvelle Vague pour d’autres raisons. Certes, la qualité cinématographique de son traitement, sa simplicité formelle et sa liberté de filmage ont étonné et impressionné. Mais ce qui toucha le jeune Turc des Cahiers du Cinéma qu’était François Truffaut résidait ailleurs. Le personnage du jeune Joey Norton s’impose manifestement comme l’une des matrices du garçon impénitent de son premier chef d’œuvre, Les 400 coups. Attachant, insouciant et sans fard, le petit homme semble être une sorte de pendant du François des premières années mais surtout, c’est le garnement idéal avec sa gouaille et sa désinvolture. Digne de Jackie Coogan (Le Kid), il est de ceux que l’on n’oublie pas lorsque l’on croise en salles. Parce qu’il plait, parce qu’il émeut mais aussi parce qu’il fait écho à l’enfant qui vit toujours en nous. En plus, d’être le prototype même du héros sans qualités qui caractérisera le cinéma moderne.



Jalon essentiel pour la Nouvelle Vague française mais aussi moment charnière entre le cinéma de l’âge d’or et celui plus libéré des productions indépendantes qui triompheront avec le Nouvel Hollywood, Le Petit Fugitif s’impose donc comme l’un des repères du cinéma occidental de la seconde moitié du XXe siècle. Dès lors, si l’on comprend mieux l’attrait de le découvrir ou de le revoir en copies restaurées grâce à Carlotta, on ne saurait que trop vous conseiller d’y succomber.
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