Alors que son exposition, interdite aux moins de 18 ans, provoque le scandale, Larry Clark n'a jamais perdu son objectif de vue : montrer l'adolescence dans tous ses états.

Par - publié le 09 octobre 2010 à 13h40 ,
MAJ le 09 octobre 2010 à 15h23 - 1 commentaire(s)

Cela fait longtemps que Larry Clark a envie de filmer une adaptation trash de Peter Pan intitulée Blood of Pan. L'action se déroule dans les bas-fonds New-yorkais avec un Peter qui se tape tout ce qui bouge et une Wendy junkie et nymphomane. Le scénario est déjà écrit mais, comme pour tout projet sulfureux, Clark ne trouve pas le financement nécessaire. Dans le rôle du capitaine crochet, Clark souhaite depuis des lustres Mickey Rourke bien avant sa renaissance inespérée avec The Wrestler (Darren Aronofsky, 2009). Et puis, il y a un problème de taille : ceux qui détiennent les droits de l'œuvre de James Barrie ne veulent pas d'un Peter Pan trash. Alan Moore a connu les mêmes galères avec Lost Girls, sa bande dessinée sur les premières tentations sexuelles de plusieurs personnages issus de l'inconscient enfantin dont Wendy. Pourtant, à bien regarder, le monde de Peter Pan ne semble pas si éloigné de celui de Larry Clark qui depuis sa jeunesse fugueuse, n'a pas évolué. Il est resté le même depuis ses débuts: rebelle, provocateur et ado dans la tête.

 

 

L'intérêt que Larry Clark porte aux adolescents, et plus particulièrement à ceux en marge de la société, n'est pas une chose nouvelle. Dès 1963, Larry entame une croisade, armé d'un appareil photo, dans sa ville natale de Tulsa en Oklahoma (USA). Son but : prendre des clichés aussi authentiques que possible de jeunes marginaux dans leur intimité. Pendant presque trente ans, Larry diffuse alors dans ses ouvrages de photographies des images dérangeantes de gamins jouant avec des flingues, se masturbant, forniquant et s'enfonçant des seringues d'héroïne dans les veines. Il faudra attendre 1995 pour que Larry passe derrière la caméra et réalise Kids. Harmony Korine en écrit le scénario à seulement 18 ans (puis dans un second temps celui de Ken Park à 19 ans, avant de se brouiller avec Larry Clark) et Clark en tire la photo crue d'un groupe d'ados qui fument des joints à dix ans, se dépucellent à douze, et attrapent le sida dans la foulée. La caméra suit la journée d'une gamine de 16 ans qui apprend le matin qu'elle est séropositive et recherche dans New York son seul et unique amant, celui qui l'a contaminée. Clark caste de vrais gamins de rues de New York pour incarner les protagonistes et tombe sur deux révélations : Rosario Dawson et Chloé Sevigny. «J'ai commencé le cinéma sur le tard parce que j'étais camé, à tel point qu'il m'était très difficile de me concentrer et faire quelque chose qui réclame un minimum de minutie. Quand vous décidez de faire un film, vous devez avoir de l'énergie et les idées claires. Ce n'est que sur le tard que j'ai décidé de m'y atteler. Principalement parce que la photographie m'ennuyait. J'en ai bavé pour essayer de me racheter une conduite. Ce n'est que lorsque je me suis senti mieux que j'ai pu m'y mettre sérieusement. Mais auparavant, impossible

 

La révélation Kids

Au cinéma, Larry Clark a toujours voulu montrer ce qui n'a pas droit de cité dans les productions standard. « Dans les années 50, beaucoup d'adolescents avaient d'énormes problèmes dans leurs familles. Tout le monde le savait, mais personne ne disait rien. Ce n'était pas censé exister. Aujourd'hui, on ose parler de tout... » Cela donne Another Day in Paradise (1999), un road-movie qui doit beaucoup à James Woods et Melanie Griffith, magnifiques en losers violents ou encore Bully (2001), où de jeunes Américains délinquants exécutent un de leurs semblables et dissimulent maladroitement les preuves du meurtre. Bien qu'éternellement confronté à des problèmes de budget, de censure et de classification, Larry profite des modes du temps (en l'occurrence celle d'accepter des images d'actes sexuels dans un film à caractère non pornographique) pour accomplir son "projet fantasme" vieux de dix ans : Ken Park. Il ne se lance toutefois pas seul dans l'énorme entreprise et fait appel à son ami de longue date, Edward Lachman (chef-op, entre autres, de Virgin Suicides). 

 

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Ken Park, le meilleur de Larry Clark au cinéma. 

Visalia, petite bourgade de classe moyenne californienne. Quatre gosses (Tate, Peaches, Claude et Shawn) fuient l'ennui et la médiocrité de leurs parents. S'il n'y a jamais eu de déclaration suffisamment explicite de la part de Larry Clark stipulant le souhait de tourner une trilogie sur l'adolescence, il est difficile de ne pas rapprocher Kids, Bully et Ken Park tant ils ont de similitudes. En dépit du point géographique qui mute d'un film à l'autre (NYC, la Floride, la Californie), force est de constater que les kids sont tous aussi paumés et dévergondés. Si toutes les relations parents - enfants de Ken Park sont catastrophiques et vouées au pire, les seuls à "bien" s'en sortir sont les kids qui arrivent à fuir le cocon putride familial pour vivre leur idylle en communauté de jeunes. Clark parvient à rendre tout le malaise d'une génération plus palpable et crédible que jamais, avec à ses côtés de jeunes gens qui ne sont PAS des acteurs, mais des météores rencontrés par hasard et qui acceptent d'être filmés. Pour l'expression de la haine de soi, du corps, des autres et des parents. Parce que l'abandon dans le sexe compense le manque d'amour. Parce qu'on ne choisit pas sa famille. Pour la scène de masturbation sur les halètements des joueuses de tennis qui confronte l'univers clos de la chambre - duquel nous sommes voyeurs - et le monde extérieur où tout est anonyme. En sondant les rages et les secrets de l'adolescence, Larry Clark frappe très fort avec ce Ken Park, suintant l'urgence.

 

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Entre Bully et Ken Park, Larry Clark s'est essayé à la série B avec Teenage Caveman, où il a rendu à sa manière un hommage fun aux classiques de l'horreur des années 50. «C'était un réjouissant film de monstres que j'avais dû faire pour HBO. L'expérience m'intéressait parce que je suis client des séries B. J'allais souvent voir ça au cinéma dans des double programmes. A la base, c'était Samuel Z. Arkoff, qui avait fait des séries B dans les années 50, qui cherchait un cinéaste d'aujourd'hui pour en faire le remake. Je connais l'original que j'avais vu enfant. Il m'avait dit que j'avais les coudées franches pour relire les scènes à ma façon. C'était d'ailleurs la première fois de ma vie que j'ai dû fabriquer une créature pour l'un de mes films (...) A l'origine, il y avait bien un script que Christos N. Gage avait écrit mais je peux vous garantir qu'à chaque fois qu'on tournait, on le modifiait. Je demandais même aux deux acteurs, qui jouaient les rôles principaux dans Ken Park [NDR. Tiffany Limos et Stephen Jasso], de faire exprès de mal jouer dans le but de rester dans la lignée des séries B. Ce qui faisait qu'ils n'étaient pas satisfaits du résultat mais j'ai pris un plaisir coupable. D'autant que quand on regarde mes autres films, on se rend compte que c'est le seul film qui ne soit pas déprimant.» Malgré son implantation dans un futur post-apocalyptique (et non dans une banlieue pavillonnaire), Clark s'amuse à faire ce qu'il fait de mieux : filmer des jeunes assoiffés de fornication et de drogues.  

 

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Destricted : les adolescents face à leurs fantasmes

Le meilleur segment de Destricted, film-à-sketches anecdotique sur la pornographie au cinéma, est celui signé par Larry Clark. Le plus long et le plus substantiel : «Je qualifie souvent Destricted comme un spectacle d'art sur la pornographie composé par des réalisateurs d'univers différents comme Sam Taylor Wood, Gaspar Noé, Matthew Barney... L'idée en elle-même m'a enthousiasmé parce qu'elle me permettait d'expérimenter. Tous les artistes parlent du même sujet mais avec un regard très différent.» C'est un documentaire et la démarche ressemble à celle d'une émission de télé réalité prête à piéger des proies arrogantes: Clark a fait passer une petite annonce sur le net où de jeunes mecs avaient la possibilité de se faire une star du porno. Le réalisateur de Ken Park les reçoit chaleureusement. Les interviewe pour mieux ausculter leur personnalité de serial-niqueur. Le discours qu'ils entretiennent sur les femmes est à la fois inconscient et alarmant, accentuant le décalage entre ce qui relève du fantasme pur et la réalité d'une sexualité ambiguë. Sans avoir l'air d'y toucher, Larry Clark appuie les vraies limites de la pornographie qui s'exprime jusque dans les paroles et le comportement, et offre ainsi la seule réflexion sur le sujet de tout le collectif. Parmi tous les prétendants sélectionnés par Clark, un seul d'entre eux est gardé. C'est alors que le cinéaste le met face à de vraies hardeuses et l'oblige à choisir celle qu'il veut baiser. Le défilé de demoiselles peu farouches confine également au constat pathétique (on va de la nymphomane à la violée). Le style, sec, avec lequel Clark filme l'attendue étreinte finale se débarrasse de toute sa sensualité pour montrer la chair crue en même temps qu'un fantasme qui déchante. Et un homme qui débande sans s'en rendre compte. 

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Dans son dernier film, Wassup Rockers (2006), Larry Clark adoucit le trait et se passionne pour les gamins de South Central, en particulier les latinos aficionados de la culture punk. Leur ambition ? Zoner et se faire un maximum de nanas. Un jour, pour contrer l'ennui, nos amis vont faire du skateboard à Beverly Hills. Sous les regards méprisants des habitants du quartier. Ils parviennent à rencontrer deux nanas riches qui ont le feu au cul. Ce n'est que le début des festivités... Après le bouillonnant Ken Park dans lequel tout ado en lutte contre les carcans du conformisme pouvait cracher sa haine, Larry Clark négocie un virage plutôt étonnant. Il y a la même représentation de l'enfer terrestre, les mêmes parenthèses de désirs et de joies simples. Une longue scène où les jeunes s'adonnent aux joies du skateboard émeut d'ailleurs par sa pudeur et sa simplicité. Mais on ne retrouve pas la même urgence, pas la volonté de foutre un coup de poing dans la gueule, pas la rugosité des sentiments. Et pour cause : les ados du film n'ont pas la haine mais se trouvent prisonniers d'un système dominé par la haine ordinaire. Sa description de la haute société n'est guère reluisante puisqu'elle est composée de notables pourris, de gamines capricieuses et de pervers pépères. Ce film-ci, d'une simplicité trompeuse, repose sur l'allusif, voire le non-dit, et établit une correspondance entre ce que le spectateur voit et croit voir (regards ambigus, dialogues laconiques). La frustration qui peut en résulter est presque stimulante parce qu'elle ouvre sur de nouveaux horizons. Plus intéressant que la simple radiographie d'ados qui traînent leur ennui existentiel et n'oublient pas de s'amuser avec quelques bonnes blagues potaches, Clark inclut ces protagonistes dans une dramaturgie à la fois simple, linéaire, rigoureuse et complexe où la comédie se cogne parfois dangereusement au tragique (la dernière partie des visites de maison possède une dimension absurde assurée et réserve son lot de bonnes et mauvaises surprises). Le cinéaste s'inspire de deux de ses films préférés : The Swimmer, de Frank Perry (Burt Lancaster déambulant de jardin en jardin pour nager dans les piscines de Beverly Hills) et Les guerriers de la nuit, de Walter Hill (l'affrontement de gangs ennemis). En causant du droit à la différence et à la marginalité, en tendant le majeur vers les conformistes (entre autres) et en stigmatisant les diktats ricains, Clark continue de filmer des ados qui malgré eux dérangent. Preuve qu'avant de faire de la provoc gratuite, Larry Clark a toujours fait du cinéma - donc, de l'art.   


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