Si le tueur au cinéma est une figure transgressive par excellence, c’est surtout la diversité de ses visages qui lui confère son intérêt. Meurtrier, criminel notoire, amant désabusé ou assassin, ce sont ainsi autant de faciès d’une figure cinématographique particulièrement complexe qui s’affichent dans nos salles. Et pourtant, parmi cette multiplicité, celui du tueur à gages se détache depuis quelques années, au point de séduire plus que jamais les scénaristes et d’attirer en retour les suffrages des spectateurs. L’occasion semblait donc idéale avec la sortie de
Little New York pour revenir sur cette tendance et cerner l’odyssée sanglante de ces nouveaux nettoyeurs.
Une vieille tendance : sans mort, pas d’histoireForce est tout d’abord de constater que la figure du tueur professionnel n’est pas nouvelle et du gros bras en passant par les tueurs amateurs, elle n’est pas d’apparition récente. En effet, d’aussi loin que l’on regarde et en faisant abstraction des autres meurtriers du grand écran, l’émergence du spécialiste du meurtre est consubstantielle à celle des règlements de compte, histoires de mafia, triades et autres affaires aux marges de la loi. Que l’on songe à l’éponyme film de Siodmak de 1946, (
Les Tueurs) en passant par le
Scarface hawksien, le cinéma classique regorge de ces personnages forts en gueule, impressionnants ou physiquement patibulaires et cela du meilleur des films noirs jusqu’au formidable
Baby Boy Frankie d’Allen Baron. Et pourtant, loin de se cantonner à des décennies passées, à des auteurs ou à des moments particuliers de l’histoire du cinéma, ce dernier a su se renouveler et s’imposer définitivement au point de représenter la promesse d’une fin sans éclats ni scandale d’une victime pour ses patrons, tout autant pour nous que la résolution spectaculaire et angoissante de leur affaire.
Ainsi, de tous temps, en tous lieux et quelques soient les spécificités locales, cette figure a conquis tous les genres en traversant les folles années du western (
El Chuncho), les glorieuses heures du film mafieux (
Le Parrain,
The King of New York), celles du chambara mercenaire (
Baby Cart) ou les plus mythiques moments du film d’action à l’hollywoodienne (The Killers), sans parler des films français qui s’en servirent ou en parlèrent (
Max et Jérémie,
Le Professionnel, Le Choc,
Nikita,
Le Samouraï). De fait, les exemples ne manquent guère et pourraient par leur diversité nourrir bien des thèses mais l’intérêt que l’industrie lui porte a changé ces dernières années et le constat d’une surmultiplication de ses apparitions se fait jour.
Le tueur professionnel, un idéal ?Depuis plus de vingt ans et plus encore ces dernières années, ce phénomène gagne en constance et croit aussi silencieusement qu’opèrent nos nettoyeurs. En effet, si l’on songe à la trilogie
Le Syndicat du crime ou à
The Killer, au succès du diptyque
Nikita –
Léon et à la claque tarantinienne (
Pulp Fiction,
Kill Bill et
Reservoir Dogs) pour ne pas tous les citer, on constate que le tueur à gages s’est fait une place indéniable dans la galerie contemporaine des personnages marquants. Mais plus encore que ces films aux pédigrées plus anciens et bien ancrés, on ne peut nier par ailleurs qu’il ne semble n’avoir plus jamais quitté la scène depuis. De
Bangkok Dangerous à Fallen Angels de Wong Kar Waï en passant par
Hero,
Fulltime Killer, Exilés ou autre Election, ce dernier est partout en Asie. Comme ailleurs. Il a conquis la comédie (Mon voisin le tueur,
You Kill me,
The Matador, L’Emmerdeur), le film d’auteur (Ghost Dog,
Carte des sons de Tôkyô), frayé avec le fantastique (
Une Nuit en enfer) et renouvelé le film mêlant action, traque et espionnage (
Desperado,
Casino Royale,
La Mémoire dans la peau,
Hyper Tension).
Il s’est démultiplié comme jamais d’
Assassin(s) de Matthieu Kassovitz en passant par
Les Sentiers de la perdition, La Mémoire d’un Tueur,
The Punisher ou
Vengeance. Il s’est appuyé sur la vague des adaptations les plus rentables (
Hitman) ou les plus profitables (
Crying Freeman), a su gagné une place au cœur des franchises les plus populaires (
Star Wars – Episode II – L’Attaque des clones). Il s’est imposé en tête d’affiche comme dans
Bons baisers de Bruges, Shoot’em up,
Wanted ou Shooter, Tireur d’élite ou dans les plus froids des seconds rôles (Léon le nettoyeur dans
Nikita). Par son usage, le tueur professionnel a révélé ou confirmé pléthore de réalisateurs (
John Woo, Johnnie To,
Kim Jee-Woon pour
Le Bon, la Brute et le cinglé ou
A bittersweet life) mais aussi donné à de grands acteurs, quelques uns de leurs meilleurs rôles récents comme
Collateral pour Tom Cruise ou
No Country for old men pour Javier Bardem.
De fait, les exemples ne manquent pas et sans souci d’exhaustivité, on se rend vite compte à l’aune de ces derniers que les figures du tueur à gages et autre assassin professionnel sont devenues incontournables et presque essentielles au cinéma actuel. Tendance lourde s’il en est, une telle émergence n’est toutefois pas sans poser quelques questions quant à sa récurrente fascination auprès des acteurs, réalisateurs et spectateurs. Que représentent-ils ? Que livrent-ils du monde mercantile dans lequel nous vivons ? Quelle image en donnent-ils ? Autant d’interrogations parmi d’autres qui semblent fructueuses, inépuisables au regard des dizaines de films qui l’abordent et qui scellent en tous cas, une évidence : au cinéma, ça nettoie sec !