Avant Leonardo DiCaprio, Martin Scorsese a entretenu une collaboration fructueuse avec les acteurs Harvey Keitel et Robert de Niro

Par Jean-Etienne PIERI - publié le 18 février 2010 à 16h41
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Shutter Island est le quatrième film de fiction consécutif dans lequel Martin Scorsese met en scène Leonardo DiCaprio, après Gangs of New York (2002), Aviator (2004) et Les Infiltrés (2006). La collaboration entre l'auteur de Taxi Driver et la vedette de Titanic, qui pouvait initialement sembler quelque peu improbable, s'est donc révélée particulièrement fructueuse. Mais bien avant cette série de films avec DiCaprio, Scorsese avait déjà noué d'authentiques partenariats créatifs avec certains acteurs : Robert De Niro, bien sûr, mais aussi Harvey Keitel.
 

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Harvey Keitel : le double oublié
On a parfois tendance à l'oublier aujourd'hui, mais le premier grand interprète scorsesien ne fut pas Robert De Niro, mais bien Harvey Keitel. C'est en effet ce dernier qui joua le protagoniste du tout premier long-métrage du réalisateur, Who's That Knocking at My Door (1968), ainsi que celui du film qui fit reconnaître le cinéaste, Mean Streets (1973, son troisième long-métrage). De plus, le personnage principal de Who's That Knocking at My Door était, de l'aveu même de Scorsese, une projection de ce qu'il fut à une époque. Dans cette chronique (largement autobiographique) de l'existence de jeunes gens désœuvrés de Little Italy, Harvey Keitel incarnait un double manifeste du réalisateur, draguant une séduisante WASP en lui parlant de La Prisonnière du désert de John Ford et en l'emmenant au cinéma voir Rio Bravo de Howard Hawks, tout en peinant à échapper aux interdits de son éducation catholique et puritaine. Quant au héros de Mean Streets, Charlie, on peut voir en lui le prolongement du protagoniste de Who's That Knocking at My Door ; non plus le reflet de ce que Scorsese fut dans sa jeunesse, mais l'illustration de ce qu'il aurait pu devenir s'il avait choisi la voie du gangstérisme, comme certains de ses camarades d'enfance : un personnage partagé entre son désir de vivre en accord avec les préceptes de sa foi catholique, et sa fidélité à l'égard de ses amis et du milieu gangrené par la violence dans lequel il a grandi.
Comment expliquer qu'après avoir tenu des rôles aussi essentiels dans les premières œuvres de Scorsese, Harvey Keitel ne se soit ensuite vu confier, dans les films ultérieurs du cinéaste, que des personnages bien plus secondaires ? L'acteur interpréta ainsi un amant éphémère et brutal de l'héroïne (jouée par Ellen Burstyn) d'Alice n'est plus ici (1974), puis le souteneur de la très jeune prostituée campée par Jodie Foster dans Taxi Driver (1976), avant d'incarner Judas dans La Dernière Tentation du Christ (1988). L'une des causes de cet effacement du comédien, au sein de l'œuvre de Scorsese, est bien sûr la rencontre de ce dernier avec Robert De Niro, lors du tournage de Mean Streets : De Niro y jouait le rôle de l'incontrôlable Johnny Boy, celui-là même qui, par son comportement arrogant et irresponsable, provoquait la chute de Charlie/Keitel. Mais ce passage de relais entre Harvey Keitel et Robert De Niro peut aussi être expliqué par le besoin du cinéaste d'élargir son registre au-delà de la veine autobiographique qui avait donné naissance à Who's That Knocking at My Door et à Mean Streets. Ayant servi d'instrument à Scorsese pour réaliser ces deux autoportraits, Keitel apparaissait peut-être, aux yeux du réalisateur, comme un double trop parfait pour pouvoir lui permettre d'ajouter de nouvelles couleurs à sa palette.

 

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Robert De Niro : l'infinie plasticité du jeu du comédien
La collaboration entre Martin Scorsese et Robert De Niro s'étend à ce jour sur huit films, qui comptent parmi les œuvres majeures du cinéaste : Mean Streets donc, mais aussi Taxi Driver, New York, New York (1977), Raging Bull (1980), La Valse des pantins (1982), Les Affranchis (1990), Les Nerfs à vif (1991) et Casino (1995). Deux de ces films ont par ailleurs offert au comédien l'opportunité d'accomplir ses prestations probablement les plus célèbres et les plus unanimement admirées : son interprétation de Travis Bickle dans Taxi Driver, l'ancien marine insomniaque devenu chauffeur de taxi, miné par la solitude, la frustration et la paranoïa, qui hésite, afin de donner un sens à sa vie, entre assassiner un candidat à l'élection présidentielle, et abattre le souteneur d'une prostituée mineure ; et son interprétation (qui lui valut un Oscar) de Jake La Motta dans Raging Bull , l'authentique champion de boxe des années quarante, dévoré par une jalousie maladive et une violence incontrôlable dont il est la première victime.
La renommée de ces deux prestations ne doit cependant pas dissimuler la variété des rôles tenus par De Niro dans les films de Scorsese. Quoi de commun, par exemple, entre Jimmy Doyle (le héros de New York, New York) et Max Cady (le protagoniste des Nerfs à vif) ? Le premier est un saxophoniste dont le mariage avec une chanteuse (Liza Minnelli) est progressivement ruiné par la rivalité professionnelle des deux époux ; le second est un authentique psychopathe qui, après avoir passé quatorze ans en prison pour viol, entreprend de se venger de son propre avocat (Nick Nolte), qui l'a trahi durant son procès. À cette variété des personnages s'ajoute celle du jeu de Robert De Niro. L'interprétation délibérément excessive que livrait l'acteur dans Les Nerfs à vif s'intercalait ainsi, dans sa collaboration avec Scorsese, entre deux prestations beaucoup plus sobres : l'incarnation du gangster Jimmy Conway dans Les Affranchis, et celle (encore plus en retrait) de Sam « Ace » Rothstein, le patron du Tangiers aux ordres de la mafia, dans Casino. Ce dernier personnage, réfléchi et méthodique, peut d'ailleurs être vu comme le négatif complet du Johnny Boy de Mean Streets. Plus largement, De Niro et Scorsese semblent n'avoir eu de cesse, tout au long de leur collaboration, de se lancer mutuellement de nouveaux défis, comme si le réalisateur cherchait à mettre à l'épreuve la plasticité du jeu de son comédien, pour mieux renouveler sa propre inspiration.
Il faut enfin rappeler que certains projets de films, en particulier Raging Bull , furent amenés à Scorsese par De Niro. Néanmoins, Raging Bull , tourné par le cinéaste juste après une grave crise existentielle et physique qui faillit l'emporter, devint l'une de ses œuvres les plus personnelles. La genèse de ce film illustre bien la manière dont Scorsese, loin de réduire ses comédiens au statut de simples marionnettes manipulées par un auteur tout-puissant, fait au contraire d'eux des collaborateurs essentiels, dont les apports lui permettent de développer une œuvre qui demeure malgré tout éminemment singulière.
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