Shutter Island est le quatrième film de fiction consécutif dans lequel Martin Scorsese met en scène Leonardo DiCaprio, après Gangs of New York (2002), Aviator (2004) et Les Infiltrés (2006). La collaboration entre l'auteur de Taxi Driver et la vedette de Titanic, qui pouvait initialement sembler quelque peu improbable, s'est donc révélée particulièrement fructueuse. Mais bien avant cette série de films avec DiCaprio, Scorsese avait déjà noué d'authentiques partenariats créatifs avec certains acteurs : Robert De Niro, bien sûr, mais aussi Harvey Keitel.
Harvey Keitel : le double oublié
On a parfois tendance à l'oublier aujourd'hui, mais le premier grand interprète scorsesien ne fut pas Robert De Niro, mais bien Harvey Keitel. C'est en effet ce dernier qui joua le protagoniste du tout premier long-métrage du réalisateur, Who's That Knocking at My Door (1968), ainsi que celui du film qui fit reconnaître le cinéaste, Mean Streets (1973, son troisième long-métrage). De plus, le personnage principal de Who's That Knocking at My Door était, de l'aveu même de Scorsese, une projection de ce qu'il fut à une époque. Dans cette chronique (largement autobiographique) de l'existence de jeunes gens désœuvrés de Little Italy, Harvey Keitel incarnait un double manifeste du réalisateur, draguant une séduisante WASP en lui parlant de La Prisonnière du désert de John Ford et en l'emmenant au cinéma voir Rio Bravo de Howard Hawks, tout en peinant à échapper aux interdits de son éducation catholique et puritaine. Quant au héros de Mean Streets, Charlie, on peut voir en lui le prolongement du protagoniste de Who's That Knocking at My Door ; non plus le reflet de ce que Scorsese fut dans sa jeunesse, mais l'illustration de ce qu'il aurait pu devenir s'il avait choisi la voie du gangstérisme, comme certains de ses camarades d'enfance : un personnage partagé entre son désir de vivre en accord avec les préceptes de sa foi catholique, et sa fidélité à l'égard de ses amis et du milieu gangrené par la violence dans lequel il a grandi.
Comment expliquer qu'après avoir tenu des rôles aussi essentiels dans les premières œuvres de Scorsese, Harvey Keitel ne se soit ensuite vu confier, dans les films ultérieurs du cinéaste, que des personnages bien plus secondaires ? L'acteur interpréta ainsi un amant éphémère et brutal de l'héroïne (jouée par Ellen Burstyn) d'Alice n'est plus ici (1974), puis le souteneur de la très jeune prostituée campée par Jodie Foster dans Taxi Driver (1976), avant d'incarner Judas dans La Dernière Tentation du Christ (1988). L'une des causes de cet effacement du comédien, au sein de l'œuvre de Scorsese, est bien sûr la rencontre de ce dernier avec Robert De Niro, lors du tournage de Mean Streets : De Niro y jouait le rôle de l'incontrôlable Johnny Boy, celui-là même qui, par son comportement arrogant et irresponsable, provoquait la chute de Charlie/Keitel. Mais ce passage de relais entre Harvey Keitel et Robert De Niro peut aussi être expliqué par le besoin du cinéaste d'élargir son registre au-delà de la veine autobiographique qui avait donné naissance à Who's That Knocking at My Door et à Mean Streets. Ayant servi d'instrument à Scorsese pour réaliser ces deux autoportraits, Keitel apparaissait peut-être, aux yeux du réalisateur, comme un double trop parfait pour pouvoir lui permettre d'ajouter de nouvelles couleurs à sa palette.


L'histoire : 1954, au large de Boston. Teddy Daniels et Chuck Aule débarquent sur une île où se dresse Ashecliffe, un hôpital psychiatrique de haute sécurité enf[…]
