Dans les années 30, Dali proposait avec «Enigma de Hitler», un tableau qui avait fait polémique. Pour lui, les persécutions hitlériennes offraient un grand intérêt d'étude, mais sa position d'artiste avec ou sans humour noir était inacceptable pour les surréalistes qui l'ont ostracisé. C'est ce qui arrive actuellement à Lars Von Trier, devenu persona non grata au festival de Cannes, après avoir présenté ses excuses. C'est valable pour cette année et a priori pour les autres à venir. L'annonce a lieu quelques heures avant une interview avec lui, refugié dans un hôtel en hauteur, loin de l'agitation Cannoise. Entouré d'un staff bienveillant, Lars enchaîne des interviews, en demandant au début de l'entretien si on compte lui demander de se justifier. On ne parlera que du sublime Melancholia, mille fois plus intéressant que la polémique de la conférence de presse, sans évoquer ce qui s'annonce comme la fin d'une histoire d'amour entre un réalisateur hyper doué et un festival qui l'a accueilli depuis son premier long métrage, Element of Crime. Il ne reste plus maintenant qu'à savoir si le jury présidé par Robert De Niro va sanctionner Lars Von Trier dont le film se situe parmi les meilleurs de la compétition. A l'inverse, il pourrait lui remettre une Palme d'or (s'ils ont des yeux) en dépit des intimidations et Lars pourrait imiter Pialat le soir de la cérémonie (s'il est punk jusqu'au bout).

Un autre Danois en compétition est attendu : Nicolas Winding Refn qui, avec Drive, un sublime thriller d'action, s'impose comme l'autre concurrent sérieux au palmarès. Le résultat est enthousiasmant au-delà de ce qu'on pouvait espérer et instinctivement séduisant (une BO somptueuse) qui convoque l'esprit des meilleures séries B des années 70 et contient des moments mémorables qui donnent envie d'y retourner à répétition. En substance, ça raconte une métamorphose : au départ, le cascadeur joué par Ryan Gosling mène une vie schizophrène (il est pilote pour la mafia la nuit). Au contact d'une femme sans défense (Carey Mulligan) qui simule la douceur pour masquer l'anxiété, il se transforme en justicier aveugle d'amour et croise sur son chemin des monstres (Albert Brooks, Ron Perlman...). Nicolas Winding Refn met son talent considérable (un équilibre idéal entre l'image, le mouvement et le son) au service exclusif de son sujet, en alternant des fulgurances poétiques (la séquence de l'ascenseur, amenée à devenir culte) et des courses-poursuites, furtives mais inoubliables. On n'aime pas, on adore. Et quid d'une palme? Quentin Tarantino en avait bien reçu une pour Pulp Fiction en 1994.

Des nouvelles de Pedro Almodovar, celui que l'on disait mortifié pour ne jamais avoir reçu la récompense suprême? Il est de retour en compétition avec La piel que Habito, qui paraît simple parce qu'il est raconté vite et bien, dans lequel il retrouve deux de ses acteurs fétiches : Antonio Banderas, avec qui il n'avait pas tourné depuis Attache-moi (1991) et Marisa Peredes. Banderas qui n'a pas été pas aussi bon depuis longtemps. Almodovar a librement adapté un roman de Thierry Jonquet pour modeler une intrigue sur la métamorphose qui tient à la fois du film de vengeance (un chirurgien esthétique veut se venger de l'homme qui a violé sa fille) et du film d'horreur (il séquestre une jeune femme dont on ne sait au départ s'il s'agit d'une cliente, d'une victime ou d'une proche défigurée). Un twist se situe au milieu du récit. Bien sûr, on ne le dévoilera pas mais il modifie la donne, les personnages tombent le masque et les rôles se brouillent : qui se venge de qui ? Qui est la victime ? Que restera-t-il une fois la vengeance assouvie ? Dès lors, le film prend une dimension qui dépasse la simple vengeance. Almodovar cite Hitchcock et Mankiewicz dans cet écheveau manipulateur qui va à l'essentiel. Vu les réactions de la presse, La piel que Habito semble séduire ceux qui ne sont généralement pas fans des derniers Almodovar (et inversement).
Même phénomène avec This must be the place, de Paolo Sorrentino. Cheyenne (Sean Penn) ressemble à Robert Smith : c'est une vieille gloire du rock éteinte qui vit de ses rentes et épuise son temps perdu avec sa femme (Frances McDormand). Lorsqu'il part aux Etats-Unis pour venger son père, il apprend à ses dépens que la vie n'est pas toujours rock n'roll, que le temps passe vite et devient un homme. De la même façon que le personnage principal semble décalé de la réalité avant de se la prendre de plein fouet, le film prend le parti de la légèreté sur un sujet sombre : l'obligation de régler les comptes d'un père qui a passé sa vie à traquer un nazi qui l'avait humilié dans un camp de concentration pendant la seconde guerre mondiale. Le résultat, fortement inspiré de Paris, Texas, de Wim Wenders, mélange les genres avec une sensibilité inattendue et un bon goût qui consiste à ne jamais se moquer des personnages ni de leur culture. Mais c'est décevant par rapport aux précédents Paolo Sorrentino qu'on a connu plus incisif.

A la Quinzaine, on pouvait découvrir le nouveau Sono Sion, Guilty of Romance, un thriller érotique et morbide sur le désir féminin, rappelant que le cinéma reste l'art de faire faire de vilaines choses à de jolies personnes. Cette tornade de plus de deux heures, inférieure aux précédents Sono Sion, réclame beaucoup d'énergie et ce serait épuisant s'il n'y avait pas cette fluidité sans cesse irriguée par une brutalité souple, s'il n'y avait pas cette liberté des corps (les édens pileux ne sont pas pixélisés), s'il n'y avait pas ce souffle tragique ou encore ce lyrisme qui revient par des portes dérobées sans jamais quitter le film. C'est aussi la preuve que Sono Sion s'impose de plus en plus sérieusement comme l'héritier de Shuji Terayama. Un petit mot aussi sur Orange Mécanique, dont la version restaurée a été diffusée en avant-première mondiale. A cette occasion, Malcolm McDowell, l'interprète principal, était présent et donnait des interviews. La soirée qui a suivi la projection était animée aux couleurs du film, avec une excellente playlist.

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