Par Rafik Djoumi - publié le 26 novembre 2007 à 12h00 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 11h37 - 5 commentaire(s)
Sérieusement entamée par une longue succession de navets cosmiques, la débandade de l’Heroic Fantasy ne prendra fin que sous la signature de ceux qui ont plus ou moins initié le courant au tournant des années 70-80. Dino De Laurentiis presse une dernière fois le jus qui le lie à sa pauvre vedette Arnold Schwarzenegger, l’affuble d’une Brigitte Nielsen fraîchement sortie de l’usine à stéroïdes, et emballe le consternant Kalidor, sorte de film de vacances d’une famille culturiste dans les forêts napolitaines. Mais le coup fatal viendra du papa de Star Wars, George Lucas, jouissant encore à l’époque d’une réputation en béton armé d’homme qui connaît et satisfait les désirs du public. Le tournage de son Willow est suivi avec attention par tous les chroniqueurs, prévoyant pour le film un raz de marée au box-office qui imposera définitivement la façon de traiter l’Heroic fantasy sur grand écran. Willow est lancé en grande pompe, squatte les journaux télévisés, fait l’ouverture du Festival de Cannes… et se ramasse en beauté. Attendu deux ans tel des messies, Lucas et Ron Howard compilent en un seul film toutes les erreurs, tout l’infantilisme, tout le jeunisme, tous les tics opportunistes qui ont assassiné le genre durant ces maudites années 80. Pour les analystes boursicoteurs, l’affaire est entendu : l’Heroic Fantasy, ça marche pas, ça plaît pas au public, on oublie. Inutile de compter sur eux pour notifier la qualité déplorable des films en question, ou même prendre le temps d’observer la vague de plus en plus imposante des JDR et des jeux vidéo, où le genre s’impose avec évidence (pour les directeurs marketing, au moins ceux de l’époque, les gens qui regardent des films et ceux qui jouent aux videogames bne font jamais les deux à la fois, ce sont deux publics qui vivent sur des planètes différentes).
Ainsi, à l’époque même où Warhammer envahit les collèges, où Donjons et Dragons devient un nom connu même chez PPDA ou Ockrent, et où de nouvelles éditions du Seigneur des Anneaux sont publiées sous les illustrations d’Alan Lee et de John Howe, l’Heroic Fantasy s’effondre au cinéma.


Les choses vont timidement reprendre forme du côté du Japon, où les distinctions entre les champs culturels (films, dessins animés, jeux vidéo) ne sont pas aussi fermes qu’en Occident. Dès 1990 paraissent les premières OAV des Chroniques de la Guerre de Lodoss, qui respectent à la lettre le déroulement, le ton, les enjeux qui font la culture du JDR. En 1994, le studio Square Soft voit les ventes de son jeu Final Fantasy grimper exponentiellement sur le continent asiatique. Une série d’OAV, basé sur l’univers de Final Fantasy, est confiée au studio Mad House sous la direction de Rin Taro (Kamui, Metropolis). De Chrono Cross à Zelda en passant par Legend of Crystania, Ran la légende verte, Berserk, Escaflowne, El Hazard, Bastard, la progressive ouverture de l’Occident à la culture manga-anime-jeux video va ainsi doucement ressusciter le goût des guerriers, des orques et des elfes en Europe et aux Etats-Unis (où apparaissent les Baldur’s Gate, Diablo, Dungeon Keeper et autres Warcraft) jusqu’au triomphe de La Princesse Mononoke.

Entre temps, en 1994, lorsque Mel Gibson décide d’entreprendre en relative indépendance son projet Braveheart, les chroniqueurs hollywoodiens, reconnus pour le flair, préfèrent de loin se concentrer sur le glamour du film Lancelot, où Richard Gere mâche du chewing-gum sous son brushing tout en jouant sur des plateformes de fête foraine, et où Sean Connery fait visiter le château du parc EuroDisney à sa jeune épouse cheerleader. Inutile alors d’essayer d’expliquer à ces gus que le succès vraiment surprise du film médiéval de Mel Gibson est en partie dû aux rôlistes et assimilés, qui ont reconnu dans sa mise en scène, dans sa crasse et dans sa violence épique la tonalité et l’esthétique qu’ils espèrent un jour appartenir à un film d’Heroic Fantasy. C’est évidemment le contraire qui va se produire, et l’esthétique « tutti frutti flashy regarde comme c’est mignon » de Lancelot se retrouvera partiellement sur Cœur de Dragon (1996) où un Sean Connery de 10 mètres fait des blagues de potache en crachant des flammes. Le succès de Braveheart ne commencera à être assimilé que lorsque Touchstone décidera de lancer la production des Mangeurs de Morts, adaptation du mythe de Beowulf couplée aux écrits de l’arabe Ibn Fadlan. Cette œuvre de pure Dark Fantasy est dotée d’un budget conséquent et confiée aux rênes du maître John McTiernan. Mais en cours de post-production, la catastrophe se profile. La vedette du film, Antonio Banderas, connaît un succès important avec son film Le Masque de Zorro, et forcément les marketeux de service se mettent en tête de complètement modifier le dépressif Mangeurs de Morts pour tenter de le faire passer pour un film d’aventures souriant et ensoleillé. Le film est retitré Le 13ème Guerrier ; il est expurgé de plus de trois quart d’heures ; le montage est retiré au réalisateur et confié au producteur Michael Crichton ; la musique tribale de Graemme Revell disparaît ainsi que la plupart des séquences « dark » que l’on pouvait admirer dans la toute première bande annonce. Et comme à chaque fois qu’Hollywood tente de transformer in extremis un éléphant en girafe, les comptables imbéciles n’obtiennent au final qu’un éléphant déformé : Le 13ème Guerrier est un échec public total, considéré alors par l’essentiel des chroniqueurs comme l’un des « plus mauvais films de l’année ».


C’est dans cette ambiance délétère, fin 1998, que le studio New Line annonce le début de la production de trois films adaptés du Seigneur des Anneaux, tournés back-to-back en Nouvelle Zélande, sous la direction de Peter Jackson. Rappelons-le pour ceux qui seraient tentés par le révisionnisme : cette annonce fait chou blanc ; les médias du monde entier s’en foutent comme de l’an quarante (« Jackson ? Le réalisateur de Volcano ? » m’entendais-je dire à l’époque) et dans les mois qui suivront, les chroniqueurs préfèreront réserver leur couverture à des projets vraiment importants qui ont des chances d’être de vrais dates dans l’Histoire du Cinéma (La Plage, Capitaine Corelli, Le Mexicain) plutôt que d’aller renifler le tournage d’un film d’heroic fantasy dans lequel y’a même pas Sean Connery.


Un gouffre va se créer entre les préoccupations des médias spécialisés, qui pendant trois ans ne porteront aucun attention à ce que sont en train d’ériger ces néo-zélandais fous, et la communauté des geeks qui, sur Internet, va fantasmer au jour le jour ce projet, et grappiller le moindre morceau d’accessoire, la moindre photo de brin d’herbe du village des hobbits. Seul le producteur Joel Silver, qui a depuis longtemps oublié d’être un imbécile, sent venir la vague. Il ressort du tiroir un projet improbable, qui lui avait été confié par un jeune crétin aussi vite oublié, et qui consistait à adapter en film le JDR de Donjons et Dragons. L’idée est évidemment stupide ; le réalisateur totalement inexpérimenté, mais Silver va tout de même financer la chose improbable sans vraiment chercher à donner de la cohérence à l’entreprise. Il en ressortira un film qui concurrence férocement les boursouflures du Dino De Laurentiis des années 80, mais (et c’est là l’astuce) une affaire qui s’avèrera très rentable pour Silver puisque surfant sur l’attente désespérée du film de Peter Jackson. Il faudra attendre juin 2001, soit seulement six mois avant la sortie du premier volet La Communauté de l’anneau, pour que la presse se réveille, découvre à Cannes les toutes premières images de l’œuvre néo-zélandaise, et comprenne du même coup ce qu’elle n’a pas réussi à comprendre les soixante dix dernières années: c’est-à-dire à quoi doit ressembler un film d’Heroic Fantasy.


Rétrospectivement, on peut se demander si le quasi-mépris qui a entouré le travail de l’équipe néo-zélandaise durant trois ans n’a pas été un atout, lui permettant justement d’aller au bout de son acte de foi sans que la pression des comptables marketeux ne vienne demander in extremis à rajouter Britney Spears en elfe, Macauley Culkin en nain, quelques chansons des Backstreet Boys à la fête des hobbits ou Sean Connery en Gandalf. Toujours est-il que la trilogie du Seigneur des Anneaux va devenir instantanément, et selon les souhaits explicites de ses créateurs, le modèle indétrônable du film d’Heroic Fantasy.

Dans la semaine qui suit la sortie de La Communauté de l’Anneau, tous les services comptables de Los Angeles cèdent à la panique et les éditeurs de livres sont soudain pris d’assaut au téléphone. N’importe quel bouquin d’Heroic Fantasy jamais écrit (mais alors vraiment tout et n’importe quoi) se voit mis en option, ses droits d’adaptation sécurisés. Déjà à l’époque, quelques futés font remarquer que la réussite et le succès du film de Jackson annonce d’emblée une longue enfilade de navetons produits n’importe comment par les opportunistes de tous poils (ils ont vécu l’après Star Wars des années 80, ils savent de quoi ils causent). Et ils seront évidemment confortés dans cette prophétie, lorsque parviendront sur les écrans King Arthur, Bloodrayne, Donjons et Dragons 2, Eragon, Pathfinder ou même La Dernière légion, exactes répliques des Krull et autres Conan le destructeur du début des années 80. Mais bien heureusement, le « la » qui a été donné conjointement par les adaptations soignées du Seigneur des Anneaux et de Harry Potter (et les milliards de bénéfice qui en ont découlé) finissent par convaincre qu’un minimum de sérieux peut s’avérer rentable. Ainsi, Disney surveille de près l’élaboration des Chroniques de Narnia en s’en remettant partiellement au récent savoir faire des néo-zélandais, et livre une light fantasy familiale relativement correcte et surtout lucrative. Warner donne carte blanche au fanboy Zack Snyder pour adapter case par case la bédé de Frank Miller 300 en version R-rated. Assez curieusement, Snyder décidera de transformer les spartiates inflexibles de Miller en une bande de gamins fayots, qui demandent l’autorisation de leur bonne femme avant de bouter du perse, qui pleurent et reniflent comme des écolières lorsqu’ils perdent des fils au combat, et qui beuglent à longueur de journée pour faire oublier leur pré-puberté. Visuellement, les expérimentations du réalisateur (encourageantes sur le papier) se révèleront être l’exacte réplique des péplums que l’on pouvait déjà admirer dans les fêtes foraines en 1912 (comédiens filmés frontalement devant une toile tendue).


Mais heureusement, la classification R permet aux Etats-Unis qu’un seul adulte accompagne plusieurs marmots en salle, et 300 deviendra l’un des plus gros succès de l’année 2006 pour un investissement de départ plutôt minime. Plus près de nous, Stardust s’essaye à l’exercice référentiel et semi-parodique inspiré par Neil Gaiman, et New Line s’apprête à tenter de réaffirmer sa position dominante sur le marché en plaçant de très gros espoirs sur La Boussole d’or. Néanmoins, ces deux derniers films appartiennent plus à la Fantasy au sens large du terme, genre dont les mécanismes ont été depuis longtemps intégrés à la façon de faire hollywoodienne. L’Heroic Fantasy, la pure de dure, demeure elle une affaire d’experts, et ces derniers sont toujours rares. La récente adaptation de Beowulf par Robert Zemeckis et Neil Gaiman est aujourd’hui ce qui se rapproche le plus d’un film d’Heroic Fantasy intègre, qui a su digérer ses sources, les mettre en résonance avec son époque et offrir un spectacle à la mesure de son temps. Après le raz de marée du Seigneur des Anneaux, tout n’est donc pas perdu pour ce genre difficile qui a connu de trop longues années de malentendus.
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