Par Nicolas Lemâle - publié le 23 avril 2008 à 05h04 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 14h26 - 0 commentaire(s)
Se faire avoir, ça peut faire plaisir !

Le Cash d’Eric Besnard le rappelle avec gourmandise : au cinéma, il n’y a rien de plus ludique et d’interactif qu’une bonne arnaque. Faire de la caméra un complice voyeur des plans machiavéliques de super-escrocs, transformer chaque personnage en entité trouble et perfide, distribuer les cartes pour mieux re-mélanger le tout, sans jamais perdre le spectateur... L’arnaque au cinéma est un exercice scénaristique de haut vol, qui ne pardonne pas la demi-mesure ou l’invraisemblance. Testé sur son intelligence, ou son instinct, le spectateur passif est soudain face à un challenge mental : saura-t-il deviner le vrai visage du manipulateur, trouver avant les autres la bonne solution ? Comme le rappelle le volubile Mike dans l’exceptionnel Engrenages de David Mamet : « on ne peut pas bluffer quelqu’un qui n’est pas attentif ».


Le plaisir éprouvé devant une arnaque bien montée est souvent gratifiant : se faire avoir en beauté, ça a du bon. Et les grandes réussites du genre se retrouvent toujours dans le panthéon personnel des heureux pigeons. Qui n’a pas ainsi loué le tour de force de Bryan Singer, Usual Suspects, même en ayant découvert le pot aux roses avant la dernière bobine ? L’escroc était ici moins à l’écran que derrière la caméra, semant mathématiquement les indices qui devaient mener à la révélation finale.

Car c’est le propre de tout bon film d’arnaque : aussi échevelé que soit le plan des arnaqueurs, au final, tout le monde doit abattre son jeu. C’est ce moment précis qui décide de la postérité du film. La machination dont est victime Joe Ross dans La prisonnière espagnole, coupe le souffle. A l’inverse, Sex Crimes de John McNaughton déclenche des crises de rire avec ses multiples fins où chaque protagoniste révèle qu’il joue double, voire triple jeu (mais le film est culte pour d’autres raisons...). Le pot aux roses que nous font découvrir les dernières minutes d’Anthony Zimmer se révèle lui aussi particulièrement décevant (en plus d’être incohérent, mais impossible d’en dire plus sans spoiler !).


Quelque que soit leur ingéniosité, ces scénarios ont plus d’un point commun : comme le scande si bien l’affiche de Cash, « il n’y a pas d’arnaque sans pigeon ». A ce niveau, c’est presque une lapalissade. A moins d’imaginer une escroquerie à l’assurance, ce qui n’est guère excitant visuellement, il faut une victime, et bien sûr, celle-ci n’est pas toujours celle qu’on croit. Elle peut être clairement désignée par des héros identifiables (Robert Shaw victime du duo Newman / Redford dans L’Arnaque), ou être prise par surprise, comme dans le mésestimé Les Associés de Ridley Scott.


Le but des arnaqueurs ? Voler de l’argent, si possible beaucoup, et en une seule fois, histoire de filer avant que la vendetta s’engage. Les deux escrocs argentins des Neuf reines souhaitent décrocher le jackpot en volant une planche de neuf timbres rarissimes, tandis que les dix (puis onze, puis douze...) acolytes de Danny Ocean unissent leurs talents pour braquer les plus grands casinos de Las Vegas. Par extension, le film d’arnaque est d’ailleurs souvent associé au film de cambriolage, ou caper movie. Pour dérober une dague précieuse (Topkapi, auquel Paul Verhoeven rendra bientôt hommage), un énorme diamant (Snatch), les malfaiteurs doivent faire marcher au mieux leurs méninges pour ne pas être inquiétés. Dans le genre, l’étonnant Inside Man de Spike Lee brouille les pistes jusqu’à la dernière minute. Et oui, parfois, ce n’est pas que l’appât du gain qui fait tourner le monde.


Toutefois, malgré l’ingéniosité constante d’un David Mamet ou l’incroyable manipulation orchestrée par Keyser Söze, une tendance s’est dégagée dans ce sous-genre, ces dix dernières années. Le triomphe de la trilogie Ocean’s Eleven a ainsi fait des petits : l’arnaque, la vraie, la plus constante, prend désormais place dans l’univers du jeu. Steve McQueen, dans la peau du Kid de Cincinnati, avait montré la voie en affrontant Edward G. Robinson. Depuis, d’autres jeunes loups ont pris la relève : Matt Damon et Edward Norton (Les Joueurs), Stuart Townsend et Jamie Foxx (Shade, les maîtres du jeu), un Edward Burns multi-cartes (Confidence), James Bond lui-même (le bien-nommé Casino Royale), et même le vétéran Thierry Lhermitte (le frenchie Qui perd gagne) ! Signe que la vague est loin d’être tarie, deux autres productions hollywoodiennes vont prochainement dérouler leur tapis vert : Deal, avec cette bonne vieille trogne de Burt Reynolds, et, tout auréolé de son succès outre-Atlantique, Las Vegas 21, avec Kevin Spacey.


La France tente cette semaine d’entrer dans ce monde de faux-semblants, où tout n’est que luxe, arnaque et duplicité. Cash possède de fait tous les ingrédients du genre : une équipe d’escrocs de haut vol, un pigeon à duper, un cadre respirant la richesse (la côte d’Azur), et tous les petits détails qui nous rappellent que d’autres fleurons l’ont précédé. Gadgets technologiques, fausses identités, déguisements, répliques cinglantes et sourires de façade... Tout y est. Le public se laissera-t-il berner ?
Vos réactions


logAudience