S'il est un personnage qu'on aime brocarder à l'écran, c'est assurément le policier. Portrait croisé de ces flics qui crèvent l'écran.

Par Jean-Baptiste GUEGAN - publié le 05 avril 2010 à 18h53
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S'il est un personnage qu'on aime brocarder à l'écran, c'est assurément le policier. Pêle-mêle, on insiste sur sa bêtise obstinée, sur sa violence ou sur son incompétence, répétant nombre des clichés que notre société colporte avec plus ou moins de subtilité. Et pourtant, à bien y regarder, cette figure de l'autorité apparaît plus complexe et riche qu'il n'y paraît. Portrait croisé de ces flics qui crèvent l'écran.
 
Un personnage obligé, un homme d'action : du héros à sa caricature
 
Être policier au cinéma, c'est assumer le poids d'une autorité, celle de l'Etat et plus encore celui d'une responsabilité, le maintien de l'ordre par l'exercice d'une violence légitimée. Dès lors, support idéal du héros en devenir, le flic s'impose comme celui qui réduit le mal et concourt à sa disparition. Ce qui n'est pas sa moindre qualité. Par ailleurs, passage obligé pour tout acteur qui se respecte, le flic attire par le charisme dont il jouit et se retrouve incontournable dans les filmographies de ceux qui veulent compter. Ainsi, les décennies 1970 et 1980 regorgent d'exemples archétypaux. D'Alain Delon (La peau d'un flic, Flic Story) à Jean-Paul Belmondo (L'Alpagueur) jusqu'à Yves Montand (Police Python 357) ou Gérard Depardieu, tous s'y essaient et l'on ne saurait compter les rôles emblématiques étrennés par les grands anciens avant eux : Jean Gabin dans Le Pacha de Georges Lautner ou Le Tueur de Denys de La Patellière, Bourvil dans Le Cercle Rouge, Lino Ventura dans Ascenseur pour l'échafaud ou Garde à vue, Michel Simon dans Paris-New York ou Les Mémoires d'un flic.

 

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D'autres acteurs tout aussi emblématiques encore incarnent à merveille ce modèle de droiture et de rigueur : Gérard Depardieu (Bellamy, Vidocq), Paul Meurisse dont les rôles d'inspecteur et commissaire sont innombrables (Le Deuxième souffle, les Violents, L'Inspecteur aime la bagarre) ou Jean Poiret, dont Claude Chabrol explora la noirceur (L'Inspecteur Lavardin, Poulet au vinaigre). Et leurs dignes rejetons d'aujourd'hui sont loin de déplaire. Du duo François Cluzet- Guillaume Canet dans Les Liens du sang au tandem Jean Reno - Vincent Cassel dans Les Rivières pourpres, la figure du policier plait toujours autant. En effet, à cette époque et jusqu'à l'apogée des grandes messes télévisées exaltant tantôt Navarro, Julie Lescaut et autres Commissaire Moulin, le flic sur tous les écrans apparaît comme nimbé d'une autorité et d'une force devant être dignes, ou du moins à la hauteur des ennemis et hors-la-loi qu'il traque. Souvent, il use de la force et de la ruse et paraît devoir se justifier au nom de la seule justice qu'il contribue à accomplir. Le tout dans un univers souvent simplifié et très loin du réel. Comme tout bon héros unidimensionnel et vertueux qui se respecte.
 
Un héros qui change à l'image du monde dans lequel il exerce
 
Puis bien vite, la figure de l'antihéros s'est mise à devenir plus attirante encore, au point de séduire davantage. Le policier s'adapte alors et y répond : il devient déviant comme dans Les Ripoux, Gangsters ou Gardiens de l'ordre. Il se fait vengeur dans Mr-73 ou Contre-enquête. Et son ennemi juré de se présenter comme un rival de taille, du diptyque consacré à Jacques Mesrine signé Jean-François Richet jusqu'à Sans arme, ni haine, ni violence, Nikita ou Léon. Ainsi, à l'image d'une société dont les repères se troublent et où le bien et le mal peinent à se différencier, la figure du policier ne cesse d'évoluer jusqu'à la caricature, l'impuissance ou la contradiction. Certes, très loin du Bad Lieutenant signé Abel Ferrara ou de sa relecture par Werner Herzog, le cinéma français renouvelle la gamme de ses personnages policiers à l'image du très réaliste film de Xavier Beauvois, Le Petit lieutenant, faisant d'eux des figures vouées à l'action mais indistinctes dans leurs motivations, hésitantes quant à leurs moyens et tellement proches de ceux qu'ils combattent, que l'environnement semble déteindre sur eux et par trop les atteindre comme dans 36 Quai des Orfèvres ou Diamant 13.
 
De l'imagerie à la caricature : du comique au critique
 
Ceci mis à part, notre industrie nationale ne s'est nullement contentée de les représenter avec sérieux et déférence, elle s'est aussi acharnée à les ridiculiser avec gourmandise. Pinot, simple flic est un monument du genre, à l'image de la série initiée pour la gendarmerie par Le Gendarme de Saint-Tropez. Et il n'est pas le seul : Les Ripoux et ses deux suites croquent l'univers des trafics et de la corruption avec délice, offrant au duo Thierry Lhermitte - Philippe Noiret, l'une de leurs plus mémorables apparitions. Quant aux productions siglées Luc Besson, elles ne se lassent pas de détruire l'image d'une police qui semble aussi grotesque qu'honnie, si l'on songe à Taxi, Yamakasi, ou Banlieue 13.

 

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Et que dire des films de Pascal Thomas, Mon petit doigt m'a dit, Le Crime est notre affaire et L'Heure zéro qui reprennent les éléments du film noir et policier pour mieux s'en amuser. Evidemment, ils n'atteignent pas les sommets du délirant Mais qui a tué Pamela Rose ?ou la veine plus en retenue des films de Bruno Podalydès, Le Mystère de la chambre jaune et Le Parfum de la dame en noir. Mais tous se permettent de faire entrer la comédie dans la fiction policière et d'en bouleverser les fondements comme dans la comédie romanesque, L'Amour aux trousses ou le buddy movie façon Gomez et Tavarès ou Protéger et servir.
 
Evidemment, de la comédie à la critique acerbe, il n'y a qu'un pas et il est moins aisément franchi qu'il n'y paraît en France. La Haine ou Ma-6T va cracker ont déblayé le chemin d'une contestation ouverte mais cette dernière reste relativement confidentielle dans le cinéma grand public. Par crainte, par retenue, par absence d'envie ou de financement, l'attaque n'est que rarement frontale et un respect relatif reste de mise, lorgnant plus sur l'exemple anglo-saxon que sur l'examen de notre police nationale et de ses zones d'ombre. A l'inverse, la voie documentaire de Faits Divers jusqu'à Urgences situe avec parcimonie le fait policier et ceux qui y participent, sans toutefois parvenir à amener dans les salles autant de projets que ceux que les télévisions privées nous concoctent chaque semaine.
 
Le policier, le marqueur de notre époque
 
En définitive, acteur essentiel de nos écrans et véritable révélateur de notre temps, le policier et l'évolution de ses représentations traduisent à merveille l'évolution de la société française au travers du jeu cinématographique. Car dans la relation qu'elle entretient vis-à-vis de cette institution aussi nécessaire qu'incontournable, se cristallise l'ensemble des problèmes qu'elle rencontre et des attentes qui la traversent : ordre et désir de justice, exemplarité nécessaire, acceptation consensuelle de la violence, voire remise en cause de l'autorité tutélaire. En ce sens, si on peut en rire, s'en amuser ou l'aborder avec plus de vérité, à aucun moment, il ne faut négliger celui qui s'imprime à l'écran, qu'il soit en civil, en uniforme ou pourvu d'un sifflet et de ses gants. Parce qu'il traduit plus qu'un autre la confiance que tout un chacun place en son prochain et plus encore, celle qu'il accorde à ceux qui sont censés le protéger.

 Gardiens de l'ordre de Nicolas Boukhrief


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