A l'occasion de la sortie en salles de leur dernier film, l'époustouflant Livre d'Eli, retour sur la carrière à la fois difficile et prodigieuse de deux authentiques génies du septième art.

Par Arnaud BORDAS - publié le 19 janvier 2010 à 00h30 ,
MAJ le 19 janvier 2010 à 10h46 - 1 commentaire(s)

A l'occasion de la sortie en salles de leur dernier film, l'époustouflant Livre d'Eli, retour sur la carrière à la fois difficile et prodigieuse de deux authentiques génies du septième art.
 
Cannes, mai 1993. Présenté en section parallèle, un petit film américain, produit pour à peine un peu plus de 3 millions de dollars, secoue méchamment la Croisette. Menace II Society - c'est son titre - raconte l'histoire bouleversante et tragique d'un jeune adolescent du ghetto noir de Los Angeles qui tente d'échapper à la violence de la rue. Le film est une véritable claque émotionnelle (quel final !), qui va durablement marquer le sous-genre du film de ghetto, très à la mode depuis le succès, deux ans plus tôt, du beaucoup plus consensuel Boyz n the Hood de John Singleton. Derrière cet uppercut filmique se cachent deux petits génies d'à peine 21 ans, deux frères jumeaux qui ont déjà à leur actif la réalisation de plusieurs clips vidéo : Albert et Allen Hughes. Nés le 1er avril 1972 à Detroit, d'un père afro-américain et d'une mère arménienne, les deux frères ont grandi à Pomona, cité californienne à l'est de Los Angeles, où leur mère a émigré après que leur père, qui était vraisemblablement maquereau, ait fui le domicile familial. Leur mère les encourage à développer leur sensibilité artistique et, pour leur douzième anniversaire, leur offre une caméra vidéo. Albert et Allen réalisent avec les moyens du bord un premier court-métrage, sur le crash d'un vaisseau spatial. Passionnés par ce moyen d'expression, ils enchaînent ensuite les courts, sur lesquels ils assurent en général les postes de réalisateurs, de scénaristes, de directeurs de la photographie et de monteurs. Peu à peu remarqués dans divers festivals locaux, ils signent un nouveau court, The Drive By, qui attire sur eux l'attention d'un agent hollywoodien. Ce dernier leur fait signer un contrat : les deux frères quittent l'école à l'âge de 17 ans et partent faire leurs premières armes de réalisateurs professionnels sur les clips vidéo de plusieurs rappeurs connus (Tupac Shakur, KRS One, Digital Underground, Tone Loc...). Progressivement, leur succès leur permet de mettre un peu d'argent de côté dans le but de réaliser un long-métrage. Qui ne tardera pas à arriver : à l'âge de 19 ans, ils vendent leur premier script au petit studio New Line (qui n'a pas encore intégré le giron du groupe Time-Warner) et, un an plus tard, ils sont sur le plateau de Menace II Society.
Très vite, les deux frères se font remarquer dans le milieu du cinéma. Ils ont une grande gueule, n'hésitent pas à critiquer les cadres exécutifs hollywoodiens (qu'ils considèrent comme des « salauds narcissiques »), assument publiquement leur penchant pour la marijuana et ses vertus inspiratrices, et se retrouvent souvent impliqués dans des conflits violents (durant la préparation de Menace II Society, Allen en vient aux mains avec le rappeur Tupac, qui devait jouer un rôle dans le film mais qui sera finalement renvoyé). Dans ces conditions, inutile de préciser que leur réputation de caractériels et de rebelles leur causera souvent du tort à Hollywood. Mais les deux frères ne fonctionnent pas forcément comme une seule et unique entité. Déjà, sur le plateau, leurs rôles sont répartis : Albert s'occupe de la caméra et de tout ce qui est plutôt technique ; Allen, lui, surveille l'agencement du récit et dirige les acteurs. Le premier est le plus renfermé, le moins sociable du tandem, c'est de lui que viennent la violence et les aspects les plus sombres de leur œuvre. Après un film, de son propre aveu, il traverse une période de dépression, à rester chez lui, sans rien faire si ce n'est dormir. Le second, lui, est l'opposé complet de son frère : plus maigre, plus drôle, plus ouvert, il aime la discussion et le grand air (c'est un pêcheur averti), l'énergie débordante de leurs films provient sans aucun soute de son caractère volontaire. 

 

Le livre d'Eli - Denzel Washington


En tout cas, leur premier film étant un véritable succès critique et publique, doublé d'un carton pour la bande originale du film, les frères Hughes sont désormais courtisés par le tout Hollywood et n'attendront pas trop longtemps pour tourner leur second film. Mais les deux frères ne veulent pas faire du cinéma indépendant engagé, ils veulent travailler avec les moyens des gros studios et produire de grands films marquants. Leurs références : Scorsese, Spielberg, De Palma, Coppola, Sergio Leone et Oliver Stone. Pour ceux qui voudraient les cataloguer dans le film social destiné aux bonnes consciences de gauche de Sundance, c'est râpé. Comme ils le disent très bien : « Nous ne sommes pas là pour faire des films positifs ou pour prêcher la bonne parole auprès de la communauté noire. C'est trop réducteur. ». En 1995, avec un budget plus confortable (15 millions de dollars) et le studio Disney derrière eux (via sa filiale « adulte » Hollywood Pictures), les frères Hughes accouchent du secouant Génération sacrifiée (Dead Presidents en VO). C'est à nouveau l'histoire d'un jeune du ghetto qui tente de s'en sortir, mais cette fois-ci située dans l'Amérique de la fin des sixties, expérience traumatique de la guerre du Vietnam comprise. On a souvent comparé le film à Voyage au bout de l'enfer mais en fait, le style des Hughes ressemble beaucoup plus à du Scorsese ou du De Palma qu'à du Cimino. Accumulant les morceaux de bravoure filmiques et les idées scénaristiques les plus choquantes, les frères Hughes semblent ne reculer devant rien. Chez Disney, si l'on semble apprécier le savoir-faire technique indéniable des deux frangins, leurs petits brûlots désespérés commencent à lasser les décideurs. Dans le registre « Bon, c'est pas tout ça mais si on passait aux choses sérieuses maintenant... », le studio leur propose donc deux nouveaux projets : une adaptation complètement ripolinée de la bédé From Hell d'Alan Moore et Eddie Campbell, inspirée des meurtres du célèbre Jack l'éventreur, et un gros film d'action pour beaufs, Con Air. Les Hughes refusent ce dernier, qui deviendra l'invraisemblable Les Ailes de l'enfer devant la caméra du tâcheron Simon West, et demandent à réécrire le second, qui leur semble complètement fade. Au fur et à mesure des réécritures, Disney se désintéressant du projet, From Hell et les deux frères atterriront dans le giron de la 20th Century Fox.
Entretemps, ils réalisent, en 1999, American Pimp, un documentaire frontal et sans édulcorant sur les maquereaux afro-américains, ces Pimps aux costards bariolés popularisés par la Blaxploitation, qui, pour l'occasion, ont accepté de témoigner à visage découvert. Des témoins parfois inquiétants, très souvent marrants et la plupart du temps fascinants. Bref, des personnages sociaux dont on aurait voulu restaurer le versant humain, comme si les Hughes, à travers ce film, souhaitaient régler leurs comptes avec leur père absent. En 2000, le projet From Hell aboutit enfin, emmenant les frères Hughes tourner en Angleterre et en République Tchèque. Le film, première excursion des deux cinéastes en dehors du film de ghetto, trahit en beauté la bédé dont il s'inspire, transformant un voyage mental érudit et éprouvant dans la tête d'un monstre en whodunit anthropologique aux envolées formelles puissamment évocatrices. La violence du film, brocardée par de nombreux critiques anglo-saxons, fera l'objet d'un conflit interne entre les deux frères durant la production, Allen estimant que ce n'est pas la peine d'en rajouter alors qu'Albert ne cesse d'injecter du gore à haute dose, uniquement dans le but de déclencher la colère du studio. Le succès moyen du film laissera les frères Hughes très abattus et remontés envers ce système hollywoodien contre lequel ils ne cessent de se heurter. Quelques mois plus tard, Allen, résumant parfaitement la problématique d'une carrière comme la leur, déclarera : « J'ignore si on pourra continuer longtemps à faire des films qui ne rapportent pas grand-chose. Heureusement, les critiques ont été tendres. Mais au bout du compte, l'expérience était plus payante que le film. [...] Je sais qu'on a la réputation de se plaindre d'Hollywood, mais il y a beaucoup de parasites dans le milieu. Certains jours, j'ai juste envie d'aller ouvrir une station-service à Amsterdam. On oublie qu'on peut vraiment quitter cette ville. Au cours des années, j'ai été dégoûté par le genre de personnes qui s'y trouvent. On a la réputation de dire n'importe quoi, d'être trop mordants, mais peu importe : on est allé en Europe et on a fait ce film. Ce que ça nous a apporté, c'est de pouvoir dire : « on les emmerde. ». Il y a un moyen, si on veut aller vivre là-bas, de faire de petits films dans d'autres pays sans avoir affaire à ces salauds. C'est le seul milieu où il n'y a pas de recommandations, alors les gens se comportent comme des tarés, des parasites. L'Europe, c'était comme un réveil. Certains trouvent la religion, on a trouvé l'Europe. ».  

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Faute d'Europe, les deux frères devront en tout cas rester aux Etats-Unis. Ils mettront neuf ans avant de sortir un nouveau film, en l'occurrence Le Livre d'Eli. Entretemps, ils auront digéré leurs frustrations, travaillé sur un certain nombre de projets et même envisagé une séparation professionnelle, puisqu'en 2005, Albert annonçait qu'il allait réaliser tout seul Art Con, un film d'arnaque situé dans le milieu des marchands d'art. Finalement, il n'en est rien, et les Hughes Brothers sont donc de retour aujourd'hui, avec un grand film qui s'annonce, si l'on en croît les premiers chiffres de ce week end aux USA, comme un succès. Tant mieux.


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