Les losers magnifiques peuplent l'histoire du cinéma américain. A l'occasion de la sortie de Crazy Heart, retour sur quelques unes de ces figures marquantes.

Par Stéphane CAILLET - publié le 03 mars 2010 à 13h30
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Le cinéma américain s'est souvent intéressé à des personnages de losers tragiques. On peut lier ce phénomène au rêve de réussite qu'entretient hypocritement le pays de l'Oncle Sam. Dans ce mirage, qui prend parfois la forme d'un cauchemar, nombreux sont les laissés pour compte, errant au bord des routes de l'une des sociétés les plus violentes du monde occidental. Monter les marches de la gloire n'est pas si simple dans la nation où tout est soi-disant possible. Divers cinéastes ont alors voulu représenter cinématographiquement les effets pervers du rêve américain. Le chanteur de country interprété par l'excellent Jeff Bridges dans Crazy Heart de Scott Cooper est un nouvel avatar de ces perdants magnifiques. Cette ancienne vedette vieillissante, traînant sa carcasse lourde dans des bars de troisième zone, rencontre une femme qui saura peut-être lui donner un dernier espoir. Elle est l'ultime chance pour un homme qui est passé à côté de sa vie et de sa carrière. Pour la sortie de ce film, revenons sur quelques grandes figures de perdants qui ont traversé le cinéma US.  
 
Les combattants : Rocky et The Wrestler
 
Rocky (1976)rocky_1
Rocky symbolise le plus souvent le rêve américain dans toute sa puissance : le loser qui grimpe les échelons de la gloire grâce à sa pugnacité et un heureux coup du destin. Mais, si l'on s'attarde sur le premier film de cette saga, le personnage imaginé par Stallone est très loin du représentant affligeant de l'ère reaganienne qu'il devint progressivement dans les années 1980. C'est un être miséreux, errant dans les quartiers pauvres de Brooklyn, qui vit un dernier espoir grâce à un combat contre le fantasque Appolo Creed. Match qu'il perd avec fierté. Cette défaite n'a aucune importance pour lui, puisqu'il a trouvé sa raison de vivre, bien plus essentielle que la réussite professionnelle : Adrian. Le premier Rocky présente de nombreuses similitudes avec La Taverne de l'enfer (1978), réalisé et interprété par Sly, qui nous présente un magnifique trio de frères misérables, cherchant à s'en sortir par tous les moyens. Comme dans Rocky, la volonté de gloire s'efface au profit des relations humaines. Après la période bling bling des années Reagan, Stallone revint aux fondamentaux de son personnage grâce à un épisode 5 plus humble, sorti en 1990, et surtout avec Rocky Balboa (2006), probablement, l'un de ses meilleurs films, où le boxeur, tombé dans l'anonymat, réussit son véritable rêve : vivre simplement auprès des siens avec le souvenir heureux de la regretté Adrian, figure centrale de l'œuvre. C'est aussi le retour au premier plan d'un acteur/réalisateur has-been, ayant connu une longue traversée du désert. Il réalise un retour inespéré avec un cinéma plus noble, touché par une douce mélancolie, celle des individus qui ont touché le fond.
 
The Wrestler (2008)the_wrestler_12
Film quasi documentaire, The Wrestler de Darren Aronofsky  établit un parallèle entre la vie fictionnelle de son « héros », Randy "The Ram" Robinson, une ancienne star du catch tombée dans l'oubli et celle de Mickey Rourke, l'ex-belle gueule d'Hollywood. Cet acteur admirable, considéré par Brando comme l'un de ses dignes héritiers, n'a cessé de se détruire par la boxe, l'alcool et les drogues. Une star borderline devenue ringarde comme le personnage qu'il interprète ici. Robinson est un être tragique, fonçant droit dans le mur d'un monde qu'il ne comprend plus. Coincé dans une bulle spatio-temporelle arrêtée aux années 1980 et ne sachant pas exprimer ses sentiments à ceux qu'il aime, c'est sur le ring qu'il décide de s'effondrer dans une ultime chute. Pour Rourke au contraire, c'est une renaissance. L'aspect documentaire s'arrête là. On peut noter que Darren Aronofsky a également réalisé Requiem for a Dream (2000), adapté d'un roman du grand Hubert Selby Jr., qui nous présente avec horreur les perdants junkies d'une Amérique anxiogène. 
 
 

Les couples de perdants : Macadam Cowboy et L'Epouvantail.  
 
Macadam Cowboy (1969)macadam_cowboy_1
En 1969, John Schlesinger donne vie à un duo de personnages à jamais inscrit dans l'histoire du cinéma américain : le beau gosse Joe Buck (Jon Voight), qui quitte le Texas pour mener une carrière de gigolo à New-York, et le tuberculeux Ratso Rizzo (Dustin Hoffmann, dans l'un de ses rôles les plus marquants), un petit truand miteux, ne trouvant réconfort que dans la drogue. Ces deux perdants se rencontrent dans les bas-fonds de la Grosse Pomme, où ils cherchent désespérément à survivre. Ils espèrent sortir de ce cauchemar urbain en se dirigeant vers la lumière de la Floride. Mais l'un deux ne la verra jamais ; il ne fera que l'effleurer.   
 
 

 

 

 

 

 

 

 

L'Epouvantail (1973)l_epouvantail_3
Avec L'Epouvantail, Jerry Schatzberg réalise l'un des films les plus poignants sur les perdants de la société américaine. Deux personnages tourmentés, interprétés par la jeune star Al Pacino (qui vient de tourner Le Parrain) et le vieux briscard Gene Hackman, se rencontrent sur le bord d'une route qu'ils empruntent pour rejoindre des terres plus accueillantes. Max (Hackman) vient de sortir de prison et veut se racheter en ouvrant son affaire. Lion (Pacino) est un individu perdu, qui veut voir son ex-femme et son enfant, qu'il ne connaît pas. Ces deux compagnons d'infortune se dirigent sans le savoir vers l'horreur, celle d'un pays qui les rejette et qui souhaite les effacer de son imaginaire.
 
 

 

 

 

 

 

 

Le loser cherchant la rédemption : Taxi Driver (1976)taxidriverpic02
Le légendaire Travis Bickle, joué par De Niro, est un véritable perdant : un conducteur de taxi misérable, vétéran du Vietnam, qui est oppressé par une société anxiogène. Un individu seul, perdu dans les limbes de son esprit torturé, qui cherche la rédemption par un dernier acte glorieux : sauver une jeune prostituée (Jodie Foster) afin de trouver le sommeil éternel. Le duo composé par le catholique Scorsese et le protestant Paul Shrader (au scénario) livre une œuvre terriblement pessimiste, habitée par les contradictions du christianisme et qui traite de ces individus invisibles, errant tant bien que mal dans les rues d'une Amérique fantomatique.
 
 

 

 

 

 

 

 

 

La danse comme seul espoir : La Fièvre du samedi soir (1977)saturday_night_fever_1
Si l'on fait abstraction de la ringardise des morceaux disco des Bee Gees, La Fièvre du samedi soir, réalisé par John Badham, peut être considéré comme un très beau film sur les affres du rêve américain. Tony (John Travolta), qui réside dans les rues pauvres de Brooklyn, s'échappe de sa vie miteuse, faite de petits jobs, grâce à ses talents de danseur. Fuyant son existence monotone, il peut se transformer en star des dancefloor chaque samedi soir. Le récit se finira pourtant dans le drame. Dans l'univers décrit par Badham, les passions n'empêchent pas la fatalité d'une existence ratée.       
 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'artiste raté : HonkyTonk Man (1982)honkytonkpic01
Eastwood, cinéaste profondément humaniste, a su également se pencher sur le sort des marginaux de son pays. Red, le chanteur de country tuberculeux d'HonkyTonk Man, veut tenter une dernière fois sa chance lors d'une audition à Nashville. Il est à la recherche d'une petite victoire, afin d'en finir avec une vie trop lourde pour lui. Un personnage culte pour l'un des plus beaux films de l'auteur. Ce dernier reviendra sur les oubliés du rêve américain grâce à Un monde parfait (1993). Cette œuvre tragique qui se déroule dans l'Amérique des années 1960, permet à Kevin Costner de jouer un merveilleux rôle de voleur,  qui se lance dans une dernière cavale en compagnie d'un enfant pris en otage. On citera également le mélo Million Dollar Baby (2004), l'histoire d'une jeune femme abandonnée par tous (Hilary Swank), qui n'a que la boxe pour espoir. Une œuvre jugée par certains comme trop larmoyante, mais qui fait preuve d'une magnifique naïveté des sentiments.  
 
 

 

 

Le loser alcoolique : Leaving Las Vegas (1995)
Cette œuvre délicate de Mike Figgis est certainement l'une des plus touchantes de l'acteur Nicolas Cage, qui interprète admirablement Ben, un scénariste alcoolique, décidant de boire jusqu'à en mourir. Comme souvent dans ces histoires d'hommes qui tombent, une femme est là pour leur tendre la main. Elisabeth Shue, actrice habituée jusqu'alors aux films « légers » et aux comédies pour teenagers, est cette figure maternelle, qui accompagne Cage dans sa déchéance. La tendresse de leur couple cinématographique et le regard mélancolique de l'acteur, qui cherche, la main tremblante, sa ration d'alcool quotidienne, sont les images fortes d'une œuvre, certes imparfaite, mais qui touche droit au cœur.  
 
 

 

 

 

 

 

 

Le loser mythomane : Buffalo 66 (1999)buffalo66_haut
Vincent Gallo est un auteur mégalo, hautain, parfois détestable, mais incroyablement talentueux. Avec Buffalo 66, œuvre délicate, nous plongeant dans une Amérique profondément monotone, il nous conte l'histoire de Billy Brown (Gallo lui-même), un raté qui vient de sortir de prison, et de Leyla (Christina Ricci), une jeune étudiante qu'il kidnappe sur sa route. Cherchant l'estime de ses parents, ce perdant n'a eu de cesse de leur mentir en s'inventant une épouse fictive : sa seule façon d'exister aux yeux de sa famille. Leyla doit jouer ce rôle lors d'une présentation officielle qui prend une tournure amère (avec un rôle en or offert à Ben Gazzara). Peu à peu, ce couple d'apparat se rapproche, la jeune femme devenant l'espoir d'un homme abandonné par tous et hanté par des démons insurmontables.   
 
 

 

 

 

 

Une vie de chien : Wendy et Lucy (2009)wendy_et_lucy_3
Une vie de chien, voilà ce que l'on pourrait mettre en exergue de ce film simple et délicat réalisé par la talentueuse Kelly Reichardt (réalisatrice du très beau Old Joy en 2006). Wendy (Michelle Williams, méconnaissable, dans l'un de ses plus beaux rôles) est l'exemple type du personnage laissé pour compte, partant sur les routes des Etats-Unis pour trouver la réussite dans une quelconque bourgade. Sa chienne Lucy, qui l'accompagne dans son périple, est l'être le plus important dans son existence tragique et sa seule attache affective. Une amie, une présence, qu'elle doit pourtant se résoudre à abandonner, faute d'argent, signe de l'âpreté terrible du monde décrit. L'un des plus beaux films sur la solitude et sur les oubliés du rêve américain, habité par la musique magnifique de Will Oldham.


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