Seconde partie de notre dossier sur les morts d'enfants au cinéma, un geste qui nous l'avons vu peut servir à poser un constat sur une époque, un événement, un lieu. Cette fois-ci, nous nous intéresserons de plus près à ceux qui commettent cet acte, et qu'est-ce que cela peut impliquer pour eux. Car, bien sûr, un tel geste ne se fait pas sans raisons et conséquences...
LE POINT DE NON-RETOURSi nous sommes donc auparavant restés du côté des enfants, il ne faut pas en oublier pour autant l'autre versant de la pièce, celui où nous retrouvons leurs assassins. Il est ainsi intéressant de noter que le meurtre d'un enfant au cinéma est souvent le fait d'un être foncièrement mauvais, ou que l'on veut en tout cas nous montrer comme tel. Le résultat n'y constitue alors qu'en un désir de choquer le spectateur pour mieux l'instruire ou l'immerger, nous l'avons dit, mais qu'en est-il lorsque ce choc est lui-même partagé par le meurtrier ? Un cas de figure un peu plus rare mais néanmoins présent, qui devient dans cette perspective un réel point de non-retour pour le personnage. En effet, l'acte est si horrible qu'en le commettant, celui-ci est irrémédiablement marqué par son geste et bascule dans un tout autre rapport au spectateur et à lui-même. L'accident reste aussi un acte traumatisant et aux conséquences douloureuses, comme en témoigne par exemple le destin de Beecher dans l'excellente série
Oz, mais commettre le meurtre de son plein gré offre des thématiques encore plus perturbantes. Pour s'en convaincre, que ceux ayant vu
The Mist se remémorent son traumatisant final...
Autre possibilité, que ce "point de non-retour" soit une progression du personnage vers le Mal absolu, franchissant une frontière interdite qui va définitivement le faire basculer du côté obscur. Nous pensons alors bien sûr tout de suite au parcours de Anakin Skywalker, futur Dark Vador, car malgré l'infantilisme dans la saga
Star Wars que l'on a pu reprocher à George Lucas, celui-ci n'a pas hésité à faire commettre l'irréparable à son héros, afin que sa transformation en cette forme de Mal à l'état brut qu'est le seigneur Vador soit la plus définitive et marquante possible. Bien sûr, Lucas ne nous montre pas l'acte en lui-même pour ne pas se laisser aller à une démonstration de violence qui condamnerait immédiatement son film à se priver du jeune public, mais il n'empêche que les faits sont là : Anakin, dans son cheminement vers le côté obscur, tue des enfants. Cela commence dès
Star Wars Episode 2 : L'Attaque des clones, quand il relate à Padmé le carnage du campement des pillards Tusken (bon, ce ne sont pas des humains mais l'effet reste le même), et se poursuit dans le troisième épisode avec l'exécution sommaire des padawans. Anakin aura alors beau être finalement celui qui rétablira l'équilibre de la Force, à la toute fin de la saga, sa métamorphose douloureuse en Dark Vador nous apparaît à ce moment irréversible, comme une véritable rupture. Et pour rattraper de tels actes, il n'aura d'ailleurs d'autre solution que de consentir au sacrifice ultime, sauvant ainsi de nombreuses vies après en avoir fauché tout autant. Confirmant qu'on ne trouve pas si facilement la rédemption quand on a le sang d'enfants sur les mains.
BRISER LES CONVENTIONSMaudit soit donc l'homme qui porte atteinte à la vie d'un enfant, mais qu'en est-il lorsque cette mort n'est pas du fait d'un être humain ? Lorsqu'une de nos chères têtes blondes se fait tuer, disons, par un monstre ? Parce que même dans le contexte des films d'horreur ou fantastique, les enfants restent d'ordinaire protégés par les conventions du genre, où les tabous ont tout autant cours. Et peut-être même plus qu'ailleurs de par la nature spectaculaire que prennent souvent ces longs-métrages, qui pourrait les amener à être très vite taxés d'un voyeurisme ou d'excès malsains. Pourtant, cette convention n'en résiste pas pour autant à une autre selon laquelle, un jour ou l'autre, toute règle se voit transgressée, et des petits malins de s'amuser alors avec le spectateur en jouant la carte de la surprise. De l'effet choc démontrant que nous sommes en dehors du cadre ultra-codifié des films de frousse, nous signifiant par-là même que ce à quoi l'on s'attend ne se réalisera sûrement pas. Un inconnu fonctionnant à merveilles dans le contexte du cinéma horrifique, où l'on est sans cesse dans une tourmente entre anticipation et appréhension.
C'est la raison pour laquelle quand Guillermo del Toro -décidément très présent lorsqu'il s'agit de tuer des enfants et la part d'innocence qu'ils représentent- réalise son premier film américain,
Mimic, il tient à y insérer cette scène des deux enfants se faisant attaquer par les cafards géants. Pour se sortir du lot de la production et souligner une véritable volonté auteurisante pouvant s'exprimer par-delà la politique des studios et de l'industrie du cinéma. Bien sûr, cela n'empêchera pas
Mimic d'être remonté par ses producteurs et de devenir alors une amère expérience pour del Toro, mais cette scène est malgré tout heureusement restée dans le montage final. Dans un style encore plus transgresseur de tabous et briseurs de codes, nous ne pouvions passer à côté de la récente série des
Feast dont c'est devenu le cheval de bataille. En effet, le film de John Gulager s'est vu réalisé suite à un concours organisé par
Ben Affleck et
Matt Damon dans le cadre de l'émission
Project Greenlight, son scénario étant sorti du lot des concurrents grâce à sa propension à déjouer et se jouer de tous les poncifs du cinéma horrifique (en plus d'avoir des exigences financières assez peu importantes et pouvant rapporter beaucoup, évidemment) dans un ton fun et décomplexé. Si le héros-type est ainsi un des premiers à mourir, il sera suivi très rapidement par le gamin de cette bande hétéroclite réfugiée dans un bar perdu au milieu du désert, attaquée par des monstres qui entre deux festins s'adonnent à la copulation avec force éjaculation. Dans un tel foutras festif, la mort de l'enfant n'a alors plus le même impact que dans les films précédemment cités mais conserve néanmoins tout son intérêt puisqu'elle participe sans l'ombre d'un doute à cette volonté de "briser les conventions".
DE VRAIS PETITS MONSTRESNous en arrivons désormais à un cas de figure bien particulier car à l'opposé total de ce que nous avons vu jusqu'à présent. Parce que si nous ne nous sommes intéressés aux enfants qu'en tant que victimes, nombreux aussi sont les cas où ces charmants bambins se révèlent être de vrais petits monstres, dans tous les sens du terme. Des menaces à proprement parler, usant de leur apparente innocence pour mieux nous duper et nous exterminer, nous, les adultes. Une thématique que nous retrouvions dès 1960 dans
Le Village des damnés de Wolf Rilla, remis au goût du jour en 1995 par
John Carpenter, ainsi que dans sa suite en 1963, et dans lequel une génération de naissances mystérieuses dans un petit village aboutissait à l'apparition d'un groupe d'enfants possédant des pouvoirs psychiques et la ferme intention de dominer l'espèce humaine. Entre science-fiction et film d'horreur, la peur de l'Autre commune au cinéma de cette époque (rappelons que nous étions alors en plein contexte paranoïaque de la Guerre Froide) trouvait une incarnation encore plus terrifiante dans ces visages enfantins, qui plus est le sang et la chair de ceux qu'ils menacent par leur simple existence. Agressive, plus encore que celle de l'espèce humaine qui réagit alors comme elle le fait toujours dans ce genre de situation. Mais se pose à ce moment une question difficile car, comme nous le disons depuis le début, tuer un enfant est un acte horrible auquel la quasi-intégralité d'entre nous répudions (espérons tous, mais par les temps qui courent...). Alors, quand cela s'impose, comment trouver le courage de commettre un tel acte ? Qui pour le faire ? Ou bien, comme le soulevait le titre original de
Les Révoltés de l'an 2000,
Quien puede matar a un nino ? ("
Qui peut tuer un enfant ?").
Une question préoccupante, amenant à un geste qui doit alors bien souvent, pour se justifier, se situer dans un contexte fantastique, surnaturel ou même science-fictionnel. En effet, dans la très grande majorité des cas, les enfants deviennent dangereux en raison d'un agent extérieur ou bien de leur nature non-humaine. Non pas que leur caractère de simples mioches ne suffise pas à nous donner parfois envie de leur tordre le cou, énervants comme ils savent si bien l'être, mais de la à en passer aux actes il y a un gouffre. Rares sont donc les longs-métrages comme
Le Bon Fils, dans lequel Macaulay Culkin tentait de casser son image de gentil gamin tout en en usant avec malice, où la menace en culottes courtes est un simple enfant ayant mal tourné, devenu mortellement dangereux en raison de troubles psychotiques. Un monstre humain que sa mère aura grand peine à sacrifier lors du final, révélant toute la force de ces petits monstres que l'on n'imagine qu'à grande peine responsables de quelconques atrocités. Mais nous jouons là dans le cadre d'un thriller comme il en fleurissait durant les années 90, où le foyer était attaqué de l'intérieur, et dès que l'on veut étendre un peu les objectifs il faut alors souvent en passer par des genres un peu moins terre-à-terre. Généralement, les méchants enfants au cinéma sont donc presque tous de vrais monstres. Et cela tombe bien car, une fois le problème de l'apparence dépassé, ce fait retire une grande part de culpabilité. Le geste reste ainsi difficile à exécuter pour Peter Weller dans
Planète Hurlante mais, en fin de compte, ces enfants ne sont que des
screamers, des machines vicieuses qu'il faut à tout prix éliminer, alors pourquoi hésiter ? Cela est un peu plus compliqué quand il s'agit de cas de possessions, qu'elles soient satanique (
Alerte ! Enfants), virale (
The Children), naturelle (
The Broken Imago) ou autres, mais puisqu'il en va de notre propre survie, laissons la loi du plus fort reprendre ses droits et montrons-leur de quel bois on se chauffe !
Nous l'avons vu, tuer un enfant au cinéma est donc un geste fort qui n'apparaît pas sans raison, parce qu'il s'agit d'un des tabous de notre société moderne et que le transgresser revient alors à prendre des risques. Et qui dit "risques", dit "calcul", un but que l'on se fixe, un message que l'on veut faire passer ou bien une angoisse que l'on veut faire naître par ce procédé de mettre à mort les plus jeunes d'entre nous. Dans une pluralité de possibles et de moyens, ce geste est souvent marqué du sceau de l'infamie, véritable choc pour le spectateur, et constitue ainsi un ressort narratif puissamment évocateur et dramatique. A utiliser avec parcimonie. Ou bien alors on fait tout le contraire, et on profite à ce moment-là de la rupture provoquée par la transgression du tabou pour vous faire éclater de rire. C'est ce qui est bien aussi, avec les tabous !